— Ils m’ont dit que tu avais vendu la maison. Ils m’ont dit que tu avais demandé que je parte parce que tu ne voulais plus payer pour moi.

Je sentis mes jambes se dérober.

— Quoi ?

— Julien m’a montré des papiers. Il disait que tu avais besoin d’argent, que tu voulais récupérer tout ce que tu avais donné et que je devais signer un document pour faciliter la vente.

Maître Renaud se redressa.

— Quel document, madame ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas tout compris. J’ai refusé de signer.

Monique serra les lèvres.

Ma mère continua :

— Après, ils ont dit que je ne pouvais plus rester ici. Julien m’a pris les clés de ma chambre. Monique a préparé ma valise.

Je regardai mon mari.

— Tu as fait croire à ma mère que je voulais l’abandonner ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit !

— Alors, qu’as-tu dit exactement ?

Il ne répondit pas.

Ma mère baissa les yeux vers ses poignets.

— Quand j’ai voulu reprendre mon téléphone pour t’appeler, Julien me l’a retiré. Monique m’a attrapée par le bras. Je suis tombée contre la marche.

Je sentis une colère froide m’envahir.

— Tu l’as frappée ?

— Je ne l’ai pas frappée ! cria Monique. Je l’ai retenue, c’est tout. Elle allait tomber !

Ma mère ne répondit pas.

Je ne pouvais pas savoir exactement ce qui s’était passé, mais ses marques devaient être examinées et son récit pris au sérieux. Je demandai à l’un des collaborateurs de Maître Renaud d’appeler les secours pour qu’elle puisse être examinée, puis je contactai les autorités afin de signaler les faits.

Julien se mit à marcher de long en large.

— Tu vas vraiment faire intervenir la police contre ta propre famille ?

Je le regardai longuement.

— Tu as laissé ma mère sur un trottoir avec une valise ouverte. Tu as utilisé mon nom sur des documents que je n’ai pas signés. Tu as essayé de me faire croire que j’avais perdu mon entreprise. Et maintenant, tu me demandes de protéger la famille ?

Il s’arrêta.

— Claire, je t’aime.

Ces trois mots me firent presque rire.

Pas parce qu’ils étaient drôles.

Parce qu’ils arrivaient trop tard, au milieu des preuves, des menaces et des mensonges.

— Tu ne peux pas invoquer l’amour chaque fois que tu as besoin que je ferme les yeux.

Je pris la valise de ma mère.

— Nous partons.

Julien ne nous barra pas le passage.

Pour la première fois depuis mon arrivée, il ne semblait plus savoir quoi faire.

Les semaines suivantes furent consacrées aux vérifications.

Ma mère fut examinée par un médecin, qui consigna ses blessures et recueillit ses déclarations. Je l’installai chez moi dans un appartement accessible, avec l’aide nécessaire à son rétablissement.

De son côté, Maître Renaud fit examiner les documents de la SCI, les actes de la banque et les transferts de fonds. Nous demandâmes également que les originaux soient préservés afin qu’une éventuelle expertise puisse comparer les signatures.

Les premières vérifications révélèrent que la procuration avait servi à présenter Julien comme autorisé à agir en mon nom dans plusieurs démarches. Il restait à déterminer qui avait produit le document et quelles personnes savaient qu’il n’était pas authentique.

L’argent avait suivi un parcours plus compliqué que prévu.

Une partie avait servi à financer l’immeuble commercial. Une autre avait été transférée vers une société contrôlée indirectement par une personne proche de Julien. Plusieurs paiements avaient ensuite été effectués pour des dépenses personnelles.

Quant aux parts de la SCI, leur répartition ne correspondait pas à ce que Julien m’avait expliqué au moment de mon investissement.

Il avait parlé d’un projet commun.

Les documents semblaient décrire autre chose.

Mais le plus troublant restait à venir.

Un ancien courriel, retrouvé dans les archives d’un compte utilisé pour les démarches immobilières, indiquait que Julien avait demandé à son notaire comment procéder si une associée « devenait difficile à joindre » et qu’il souhaitait « sécuriser la gestion avant qu’elle ne change d’avis ».

Le message ne prouvait pas à lui seul une fraude. Il ne révélait pas non plus toutes les intentions de Julien.

Cependant, associé aux documents contestés et aux mouvements financiers, il justifiait des investigations plus poussées.

Et il datait de plusieurs mois avant que je découvre la situation.

Je n’étais donc pas revenue au mauvais moment.

J’étais revenue au moment où leur plan commençait à leur échapper.

Un vendredi matin, Maître Renaud me demanda de venir à son cabinet.

Il avait posé devant lui deux documents.

Le premier était la procuration que nous connaissions déjà.

Le second était un procès-verbal d’assemblée de la SCI.

— Regardez la date, dit-il.

Je m’approchai.