— Viktor Petrovitch Kroutov, dit l’homme en manteau noir, veuillez retirer votre main de ce registre. Et surtout, ne touchez plus à aucun document.

Le directeur resta figé.

L’homme sortit une carte de sa poche et la présenta à Tatiana Ivanovna, puis à moi.

— Je m’appelle Andreï Sergueïevitch Volkov. Je suis inspecteur principal auprès du service régional de l’Éducation. Depuis trois semaines, nous enquêtons sur des irrégularités dans plusieurs établissements du district. Et ce matin, monsieur Kroutov, votre nom est apparu dans un dossier que vous pensiez enterré.

Un silence terrible tomba sur la cour.

Les enfants, qui s’étaient massés autour de moi, ne bougeaient plus. Même Baba Nioura avait cessé de respirer bruyamment.

Le directeur tenta de retrouver son assurance.

— Il doit y avoir une erreur. Je dirige cette école depuis vingt-deux ans. Mes résultats ont toujours été excellents.

— Justement, répondit Volkov. Vos résultats sont excellents. Trop excellents pour un établissement où les élèves obtiennent habituellement des notes moyennes, sauf dans les classes dont les enseignants acceptent certaines recommandations.

Il tourna les yeux vers moi.

— Anna Nikolaïevna, vous avez été licenciée aujourd’hui à neuf heures quinze ?

— Oui.

— Pour avoir refusé de baisser les notes de vos élèves ?

Je sentis ma gorge se serrer.

— Oui.

Il ouvrit sa chemise cartonnée et en sortit une copie de mon arrêté de licenciement.

— Alors nous sommes arrivés à temps.

Kroutov éclata d’un rire nerveux.

— C’est ridicule ! Cette enseignante manipule les enfants. Elle leur fait croire qu’ils sont tous brillants. Ils ne connaissent même pas les exigences de la vie réelle !

— Nous connaissons les exigences de la vie réelle ! cria soudain Vitya.

Sa voix trembla, mais il continua.

— Mon père travaille de nuit à l’usine. Ma mère nettoie des appartements. Je sais ce que c’est de rentrer chez soi fatigué. Anna Nikolaïevna reste avec nous après les cours parce que je ne comprenais pas les fractions. Elle ne m’a jamais donné une bonne note gratuitement. Elle m’a appris jusqu’à ce que je comprenne.

Il leva la feuille froissée.

— Et si cette note est mauvaise, alors expliquez pourquoi vous l’avez cachée.

Volkov tendit la main.

— Puis-je la voir ?

Vitya me regarda. Je lui adressai un petit signe de tête.

Il remit le document à l’inspecteur.

Volkov le déplia avec précaution. Son visage se durcit à mesure qu’il lisait.

— Monsieur Kroutov, cette feuille est un relevé interne des résultats de la classe de cinquième B, daté de septembre dernier. On y trouve deux colonnes : les notes attribuées par l’enseignante et les notes que la direction exigeait d’inscrire dans le registre officiel.

Il leva les yeux.

— Pourquoi certains résultats ont-ils été modifiés ?

— Des erreurs de secrétariat, bredouilla le directeur.

Tatiana Ivanovna ouvrit alors le registre vert.

— Ce ne sont pas des erreurs.

Elle sortit plusieurs feuilles soigneusement glissées entre les pages.

— Voici les résultats originaux de mes classes. Voici ceux de Pavel Andreïevitch, le professeur de sciences. Et voici les miens, après les modifications ordonnées par le directeur.

Sa voix se brisa.

— Pendant deux ans, j’ai accepté de changer des notes parce qu’il me menaçait de ne pas renouveler mon contrat. Je me disais que ce n’était pas si grave. Que les enfants finiraient par s’en sortir. Puis Anna est arrivée et a refusé de participer.

Elle se tourna vers moi.

— Je suis désolée. J’aurais dû parler plus tôt.

Je ne savais pas quoi lui répondre. J’avais moi-même passé des nuits à me demander si mon refus ne me coûterait pas tout ce pour quoi j’avais travaillé.

J’avais enseigné pendant dix-sept ans. J’avais appris à reconnaître la peur derrière le silence d’un enfant, la honte derrière une mauvaise réponse, le courage derrière une main timidement levée. Pourtant, j’avais sous-estimé la peur des adultes.

Volkov poursuivit :

— L’enquête porte également sur des primes accordées aux établissements en fonction de certains indicateurs de performance, ainsi que sur des pressions exercées sur le personnel. Nous devons déterminer si des résultats ont été falsifiés pour préserver ces primes et dissimuler les pratiques de la direction.

Le visage de Kroutov perdit toute couleur.

Voilà donc ce qu’il avait voulu cacher.

Il ne s’agissait pas simplement de mon licenciement. Il ne supportait pas que ma classe démontre qu’on pouvait obtenir de bons résultats sans humilier les enfants, sans truquer les évaluations et sans transformer chaque erreur en menace.

Mes élèves avaient obtenu de bonnes notes honnêtement.

Et cela mettait en danger le système dont il profitait.

Mais l’inspecteur n’avait pas encore révélé le détail le plus grave.

Il se tourna vers Tatiana.

— Vous m’avez parlé d’une liste. L’avez-vous apportée ?

Elle hocha la tête, ouvrit le registre à la dernière page et en retira une enveloppe jaunie.