Vers quatre heures du matin, Antoine ouvrit les yeux.

— Claire ?

— Je suis là.

— Est-ce que tu m’as aimé ?

La question la surprit.

Elle aurait pu lui mentir une dernière fois. Lui offrir une réponse douce pour alléger ses derniers instants.

Mais elle ne voulait plus confondre compassion et mensonge.

— Oui, Antoine. Je t’ai aimé. J’ai aimé l’homme que je croyais avoir épousé. J’ai aimé le père que j’espérais pour nos enfants. Et pendant longtemps, j’ai attendu que tu deviennes cet homme.

Une larme glissa le long de la tempe d’Antoine.

— Je suis désolé.

Claire lui prit la main.

— Je sais que tu regrettes certaines choses. Mais le regret ne rend pas les années.

Il ferma les yeux.

Au matin, son état se dégrada brutalement. Les médecins expliquèrent à Claire que les dernières heures approchaient. Elle prévint Maxime et Inès, qui arrivèrent à l’hôpital bouleversés.

Maxime, désormais âgé de dix-sept ans, resta longtemps silencieux près du lit. Inès, qui avait douze ans, pleura contre sa mère.

Antoine rassembla ses dernières forces.

— Prenez soin de votre mère, murmura-t-il.

Maxime serra les lèvres.

— C’est elle qui a toujours pris soin de nous, papa.

Antoine ferma les yeux.

Quelques minutes plus tard, il mourut, la main de Claire dans la sienne.

Monique arriva peu après. Elle s’effondra en découvrant son fils immobile, puis se tourna vers Claire avec une rage désespérée.

— Tu aurais dû faire davantage ! Tu étais sa femme !

Claire ne répondit pas tout de suite. Elle regarda cette femme qui, pendant des années, avait couvert les absences de son fils et défendu ses infidélités au nom de la famille.

— Je l’ai soigné jusqu’au bout, Monique. Je ne lui ai pas refusé ma présence quand il souffrait. Mais je ne porterai pas la responsabilité de ses choix.

— Tu ne l’aimais donc plus ?

Claire sentit les doigts d’Inès se refermer autour des siens.

— Ce n’est pas parce qu’on cesse d’être heureuse avec quelqu’un qu’on doit le laisser souffrir seul.

Monique baissa les yeux, incapable de répondre.

Mais l’histoire ne s’arrêta pas aux funérailles.

Deux semaines plus tard, le notaire convoqua Claire pour examiner les documents de succession. Camille était présente, accompagnée de son avocat. Elle semblait nerveuse, mais ne tenta pas de fuir le regard de Claire.

Le notaire confirma que le testament devait être examiné à la lumière des pièces récemment découvertes. Il expliqua également que les dispositions concernant la tutelle et les biens d’Inès ne pouvaient pas être appliquées simplement parce qu’Antoine les avait inscrites dans une lettre privée.

L’avocat de Camille finit par reconnaître que sa cliente avait reçu plusieurs virements liés aux investissements d’Antoine. Elle affirma qu’elle avait cru qu’il s’agissait de fonds personnels de son compagnon et accepta de remettre les justificatifs nécessaires à l’examen des opérations.

Claire ne l’accusa pas publiquement. Elle laissa les professionnels établir les faits.

Les vérifications révélèrent que plusieurs sommes destinées à Inès avaient effectivement été déplacées vers des investissements risqués. Une partie put être récupérée, mais pas la totalité. Le dossier fut transmis aux personnes compétentes pour déterminer les responsabilités et les éventuelles infractions.

Ce ne fut ni rapide ni simple.

Pour la première fois, cependant, Claire ne se retrouva pas seule à supporter les conséquences des décisions d’Antoine.

Elle obtint une vision claire des comptes, protégea les intérêts de ses enfants et organisa la succession avec l’aide de son avocate et du notaire. Elle reprit également davantage d’heures au cabinet, non parce qu’elle devait fuir sa douleur dans le travail, mais parce qu’elle voulait retrouver une autonomie qu’elle avait longtemps mise de côté.

Un soir, plusieurs mois après les funérailles, Maxime la rejoignit dans la cuisine.

— Maman, est-ce que tu savais pour les autres femmes ?

Claire posa son livre.

Elle aurait pu prétendre que tout avait commencé à la mort d’Antoine. Elle aurait pu préserver l’image d’un père irréprochable pour éviter à son fils une nouvelle souffrance.

Mais Maxime était presque adulte. Il avait le droit de comprendre, sans recevoir des détails qui ne lui appartenaient pas.

— Oui. Je le savais depuis longtemps.

Il la regarda, stupéfait.

— Pourquoi tu es restée ?

Claire réfléchit avant de répondre.

— Parce que j’avais peur. Pour vous, pour l’argent, pour la garde. Parce que je pensais qu’en gardant la famille ensemble, je vous protégerais. Et parce qu’il m’arrivait encore d’espérer que ton père change.

— Tu aurais pu partir.

— Oui. Et avec le recul, j’aurais aimé demander de l’aide plus tôt. Mais je ne veux pas que tu penses que j’ai accepté ce qu’il faisait. J’ai essayé de survivre à une situation que je ne savais pas comment quitter.

Maxime s’assit près d’elle.

— Je suis désolé que tu aies vécu ça toute seule.