Camille resta debout au milieu du salon, la lettre tremblant entre ses doigts.

— Où avez-vous trouvé ça ?

Élisabeth referma lentement son bureau.

— Ton père me l’a envoyée avant le mariage. Il savait que Julien avait des difficultés. Il savait qu’il ne pourrait probablement jamais être un mari comme les autres. Pourtant, il t’a laissée l’épouser.

Camille sentit sa gorge se serrer.

— Mon père ne m’aurait jamais caché quelque chose d’aussi important.

— Les pères font parfois des choses terribles pour protéger leurs filles de la vérité.

Julien se tenait près de la fenêtre. Il n’avait toujours pas prononcé un mot.

Camille se tourna vers lui.

— Regarde-moi. Est-ce que tu savais que mon père aurait écrit cette lettre ?

Il leva enfin les yeux.

— Je n’ai jamais vu cette lettre avant ce matin.

— Alors, explique-moi ce que j’ai vu sur cette caméra.

Il passa une main sur son visage.

— Maman traversait une période difficile. Elle faisait des crises d’angoisse. Elle disait qu’elle ne pourrait pas vivre si je la laissais seule.

— Et le baiser ?

Il baissa de nouveau la tête.

— Elle me l’a demandé.

Camille recula d’un pas.

— Et tu as accepté ?

— J’étais épuisé. Elle me répétait depuis des années que j’étais la seule personne qui pouvait la rassurer. Quand je refusais, elle menaçait de se faire du mal. J’ai fini par ne plus savoir comment lui dire non.

Élisabeth se leva brusquement.

— Ne l’écoute pas ! Il a toujours été incapable de comprendre les sacrifices que j’ai faits pour lui !

— Quels sacrifices ? demanda Camille.

Sa belle-mère se figea.

— J’ai élevé ce garçon seule pendant des années. Après la mort de son père, je n’avais plus personne. Il était tout ce qu’il me restait.

— Il est votre fils, pas votre mari, répondit Camille.

Le silence qui suivit fut si lourd que Julien sembla retenir son souffle.

Élisabeth gifla la table du plat de la main.

— Tu ne sais rien de cette famille !

— C’est justement le problème. Depuis trois ans, je vis dans cette maison et personne ne me dit la vérité.

Camille posa la lettre sur la table.

— Je vais appeler mon père.

Élisabeth eut un sourire étrange.

— Fais donc. Tu verras bien ce qu’il te dira.

Camille sortit dans le jardin et composa le numéro de son père. Il décrocha presque immédiatement.

— Ma chérie ? Tout va bien ?

À l’entente de sa voix, elle sentit ses yeux se remplir de larmes.

— Papa, est-ce que tu savais que Julien avait des troubles affectifs avant notre mariage ?

Un silence.

Pas un long silence, mais un silence assez lourd pour lui glacer le sang.

— Qui t’a parlé de ça ?

— Ce n’est pas ma question.

Son père soupira.

— Camille, je t’en prie. Où as-tu trouvé cette lettre ?

Elle ferma les yeux.

— Alors, c’est vrai ?

— Non. Enfin… pas comme tu le crois. J’ai rencontré Élisabeth quelques semaines avant votre mariage. Elle m’a expliqué que Julien avait été très affecté par la mort de son père et qu’il avait du mal à exprimer ses sentiments. Elle m’a demandé de ne pas t’inquiéter inutilement.

— Tu savais qu’il ne voulait pas de contact physique ?

— Non. Je te le jure. Elle m’a assuré qu’il était simplement réservé et qu’il avait besoin de temps.

— Et cette lettre ?

Son père resta silencieux un instant.

— Je n’ai jamais écrit cette lettre, Camille.

Elle rouvrit les yeux.

— Tu es sûr ?

— Absolument. Je n’ai jamais signé un document de ce genre. Et je n’aurais jamais accepté que tu te maries si j’avais su que Julien refusait de construire une véritable vie de couple avec toi.

Camille sentit ses jambes faiblir.

La lettre était donc fausse.

Mais pourquoi Élisabeth avait-elle pris le risque de fabriquer un document aussi grave ?

— Papa, je dois te laisser. Je te rappellerai.

Elle raccrocha et retourna dans le salon.

Élisabeth avait disparu dans sa chambre. Julien était assis au bord du canapé, les coudes sur les genoux, le visage entre les mains.

Camille s’approcha.

— Mon père n’a jamais écrit cette lettre.

Julien releva brusquement la tête.

— Quoi ?

— Il affirme que ta mère lui a seulement dit que tu étais réservé. Il n’a jamais été informé de ce qui se passait réellement.

Julien regarda la porte du couloir.

— Elle m’avait dit que ton père était au courant. Elle répétait que tout le monde avait accepté la situation et que c’était moi qui devais faire des efforts pour qu’elle ne se sente pas abandonnée.

Camille s’assit en face de lui.

— Julien, pourquoi m’as-tu épousée ?

Il resta longtemps sans répondre.