Je suis resté immobile.
— Léo, mon chéri… qu’est-ce que tu viens de dire ?
Mon fils s’est agrippé au lapin de serviette. Ses lèvres tremblaient. Il a regardé Thomas, puis il a répété, d’une voix rauque, presque étrangère tant elle était peu utilisée :
— Thomas… voiture… maman…
Thomas a reculé d’un pas.
— Il est confus, Étienne. Il répète probablement un souvenir. Après deux ans sans parler, il faut éviter de lui suggérer des choses.
C’était exactement le genre de phrase qu’un homme raisonnable aurait pu prononcer.
Mais Thomas avait parlé trop vite. Et, surtout, il avait regardé la clé marquée 731 avant de regarder mon fils.
J’ai ramassé la clé sans la toucher directement, puis je l’ai placée dans une enveloppe. Je n’allais pas jouer au détective dans une chambre d’hôtel avec un enfant traumatisé. J’ai appelé la commandante Claire Morel, que je connaissais depuis une affaire de fraude touchant l’un de nos chantiers.
Je lui ai raconté ce qui venait de se passer, sans interpréter les paroles de Léo comme une preuve de culpabilité.
— Ne confrontez personne, m’a-t-elle conseillé. Et surtout, ne poussez pas votre fils à répéter. Nous allons vérifier cette clé et reprendre le dossier de l’accident.
Thomas a protesté.
— Tu vas vraiment faire intervenir la police parce qu’un enfant a prononcé mon prénom ?
Je l’ai regardé.
— Non. Je vais demander à la police de vérifier pourquoi une clé cachée dans ton pendentif semble liée à un accident qui a tué ma femme.
Il n’a rien répondu.
Cette nuit-là, Manon est restée auprès de Léo, à sa demande. Elle n’a pas essayé de lui faire raconter ce qu’il avait vu. Elle a simplement plié une nouvelle serviette en lapin et l’a posée près de son oreiller.
Vers trois heures du matin, Léo s’est réveillé en sursaut. Il respirait trop vite. Manon s’est assise à distance et a tapé doucement trois fois sur le matelas, puis deux fois.
Léo a reproduit le rythme.
Après quelques minutes, il a murmuré :
— La voiture… elle sentait la fumée.
Je me suis levé, mais Manon m’a arrêté d’un geste.
— Ne lui posez pas de questions maintenant.
J’ai obéi.
Pour la première fois depuis la mort de Claire, je n’ai pas cherché à arracher une réponse à mon fils. Je suis resté assis près de lui jusqu’à ce qu’il se rendorme.
Le lendemain, les enquêteurs ont retrouvé le numéro 731 dans un ancien registre de consigne d’une gare de l’ouest parisien. La clé correspondait à un casier dont la location avait été payée par une société liée à Thomas plusieurs mois avant l’accident.
Le casier avait été vidé récemment, mais une trace de dépôt et plusieurs documents administratifs subsistaient dans le système. Les enquêteurs ont obtenu les autorisations nécessaires pour poursuivre leurs vérifications.
Ils ont également réexaminé les pièces de l’accident de Claire.
À l’époque, la collision sur l’A13 avait été considérée comme un accident tragique. Une défaillance mécanique avait été évoquée, mais aucune preuve suffisante n’avait permis de retenir une intervention extérieure. Thomas, qui avait organisé une partie de mes affaires personnelles après le décès, m’avait aidé à traiter les démarches administratives.
Je lui avais confié les clés de mon bureau, certains dossiers et même les codes de plusieurs comptes professionnels.
Je lui avais confié ma vie sans jamais me demander si je connaissais réellement l’homme auquel je faisais confiance.
Trois jours plus tard, la commandante Morel m’a convoqué.
— Nous avons trouvé des échanges entre Thomas et un ancien responsable de maintenance de votre groupe. Ils concernent le véhicule de votre épouse, quelques semaines avant l’accident. Nous ne pouvons pas encore affirmer qu’ils prouvent une intervention criminelle, mais ils justifient des investigations supplémentaires.
— Pourquoi Thomas aurait-il voulu faire du mal à Claire ?
La commandante a ouvert un dossier financier.
Plusieurs mois avant sa mort, Claire avait découvert des irrégularités dans les comptes d’une filiale de mon entreprise. Des paiements avaient été dirigés vers des sociétés intermédiaires, dont certaines étaient liées à des personnes proches de Thomas.
Claire avait demandé un audit indépendant.
Deux jours avant l’accident, elle avait écrit à Thomas pour lui annoncer qu’elle voulait me parler en privé.
Le message se terminait par une phrase qui m’a glacé :
« Étienne doit savoir avant que nous signions quoi que ce soit. »
Je me suis souvenu de cette semaine. Thomas m’avait dit que Claire était épuisée, qu’elle avait besoin de repos et qu’il valait mieux reporter notre rendez-vous. J’avais accepté sans poser de questions.
Après sa mort, il m’avait aidé à traverser le deuil. Il avait assisté aux funérailles, s’était occupé des documents et avait même passé des nuits à mon domicile lorsque Léo refusait de dormir seul.
Si les soupçons se confirmaient, ce ne serait pas seulement une trahison professionnelle.