Claire posa l’enveloppe sur la table, mais ne l’ouvrit pas immédiatement.

Antoine la regardait comme s’il venait de découvrir une étrangère.

— Claire, nous devons parler en privé, dit-il en essayant de retrouver son calme.

Sophie intervint aussitôt :

— Oui, bien sûr. Il s’agit d’une affaire familiale. Tu ne vas tout de même pas laisser une femme divorcée décider de notre avenir !

Claire tourna lentement la tête vers elle.

— Je ne décide pas de votre avenir, Sophie. Je décide simplement de ne pas compromettre celui des personnes qui dépendent de cette entreprise.

Puis elle se tourna vers le notaire.

— Maître Lambert, je souhaite que cette enveloppe soit examinée dans le respect des dispositions légales. Et je voudrais que tous les documents concernant le fonds soient vérifiés par un cabinet indépendant.

Le notaire acquiesça.

— C’est précisément ce que Monsieur Delcourt avait prévu.

Il expliqua alors que Jacques avait demandé un audit indépendant après avoir constaté plusieurs anomalies dans les comptes du groupe. Des paiements importants avaient été effectués au profit de sociétés intermédiaires, et certains contrats immobiliers avaient été signés dans des conditions inhabituelles.

Le nom d’Antoine apparaissait sur plusieurs documents.

Mais le notaire prit soin de préciser que ces éléments ne constituaient pas, à eux seuls, la preuve d’une infraction.

Antoine pâlit.

— Mon père savait donc ce qui se passait ?

— Il avait des soupçons, répondit Maître Lambert. Il voulait que les faits soient vérifiés avant que quiconque ne soit accusé.

Sophie se leva brusquement.

— C’est ridicule ! Antoine travaille jour et nuit pour cette famille. Et maintenant, son ex-femme arrive pour lui voler son héritage ?

Claire ne haussa même pas la voix.

— Je ne suis pas propriétaire de ce fonds. Je suis chargée de le protéger conformément aux dispositions de Jacques. Ce n’est pas la même chose.

Puis elle ouvrit enfin la seconde enveloppe.

À l’intérieur se trouvaient des copies de contrats, des relevés de virements et une lettre manuscrite de Jacques.

Claire reconnut immédiatement son écriture.

« Ma chère Claire, si tu lis cette lettre, c’est que je ne suis plus là pour réparer les erreurs de mon fils. Je l’aime, mais l’aimer ne signifie pas lui permettre de détruire tout ce que plusieurs générations ont construit. »

Elle poursuivit sa lecture en silence, puis releva les yeux.

Jacques avait découvert que plusieurs investissements présentés comme des projets du groupe avaient été transférés vers des structures dont les bénéficiaires réels restaient à vérifier. Il craignait également que certaines garanties bancaires aient été engagées sans une évaluation suffisamment rigoureuse des risques.

Il n’avait pas désigné Claire pour se venger d’Antoine.

Il lui avait confié cette mission parce qu’elle connaissait les affaires de l’entreprise, savait lire les chiffres et avait déjà évité plusieurs décisions dangereuses.

— Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? murmura Antoine.

Claire referma la lettre.

— Peut-être parce qu’il attendait que tu lui dises toi-même la vérité.

Antoine détourna le regard.

Pour la première fois de la journée, il ne trouva aucune réponse.

Les semaines suivantes furent difficiles. Un cabinet indépendant examina les opérations litigieuses, tandis que les banques réévaluaient certains financements. Les pouvoirs de signature d’Antoine furent temporairement limités sur plusieurs dossiers, conformément aux règles du fonds. Les éventuelles responsabilités de chacun devaient encore être établies.

Sophie, qui avait imaginé profiter rapidement de la fortune des Delcourt, commença à prendre ses distances. Elle reprochait à Antoine de lui avoir caché la gravité de la situation.

Un soir, elle lui annonça qu’elle partait.

— Je ne me suis pas engagée dans cette relation pour vivre au milieu des audits et des problèmes financiers !

Antoine la regarda faire ses valises. Il aurait voulu la retenir, mais il comprit soudain qu’il avait passé des années à rechercher l’approbation des autres, sans jamais se demander ce qu’il était réellement en train de perdre.

Quelques jours plus tard, il demanda à rencontrer Claire.

Ils se retrouvèrent dans un café discret de Lyon, loin du château et des regards de la famille.

— Je sais que je ne mérite pas ton aide, commença-t-il. Mais j’aimerais que tu me donnes une chance de réparer les choses.

Claire resta silencieuse un instant.

— Tu veux réparer notre mariage, Antoine, ou tu veux récupérer l’accès aux actifs de ton père ?

Il baissa la tête.

— Je ne sais même plus faire la différence.

— Alors commence par apprendre à la faire.

Elle lui expliqua qu’elle ne bloquerait aucun projet viable simplement pour le punir. Si ses investissements étaient solides, ils seraient examinés équitablement. S’il avait commis des erreurs, il devrait les reconnaître et en assumer les conséquences. Et si des irrégularités étaient établies, elles seraient traitées par les voies légales.