Laurent fixa le téléphone posé entre nous.
— Depuis toujours ? demanda-t-il enfin. Vous saviez depuis toujours que j’existais ?
Élodie répondit après un long silence :
— Pas depuis ma naissance. Papa m’a parlé de toi quand j’avais quinze ans. Il avait conservé une photographie de Madeleine. Il m’a expliqué qu’il avait aimé une femme qui avait déjà une famille, et qu’un enfant était né de cette histoire. Il disait qu’il n’avait pas le droit de venir bouleverser ta vie.
Laurent ferma les yeux.
— Et vous ne vous êtes jamais demandé si, moi, je voulais le rencontrer ?
— Si, répondit-elle. Je lui ai posé la question plusieurs fois. Il disait que ce n’était pas à lui de décider à ta place. Il avait peur que tu le rejettes, mais il ne voulait pas t’imposer sa présence non plus.
Laurent eut un sourire douloureux.
— Alors, pendant que ma famille décidait que je ne devais rien savoir, votre famille décidait que je ne devais rien demander.
Je baissai la tête.
Élodie ne chercha pas à se défendre.
— Oui. Et je suis désolée.
Pour la première fois depuis le début de cette histoire, quelqu’un venait de lui présenter des excuses sans ajouter immédiatement une explication destinée à les rendre moins nécessaires.
Laurent demanda à lui parler seul.
Je quittai la pièce, mais je l’entendis poser une dernière question avant que la porte se referme :
— Est-ce que votre père a déjà essayé de me contacter ?
— Une fois, dit Élodie. Quand tu avais dix-neuf ans.
Mon cœur se serra.
C’était exactement l’année mentionnée dans la troisième lettre.
Laurent ne répondit pas tout de suite.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Il avait trouvé une adresse où tu vivais. Il a écrit une lettre. Puis il a téléphoné à Madeleine pour lui demander si elle pensait que tu accepterais de le rencontrer. Elle lui a répondu que tu venais de commencer ta vie d’adulte, que tu étais heureux avec André et qu’il risquait de détruire une famille pour satisfaire sa propre conscience.
Je me suis appuyée contre le mur du couloir.
Je connaissais cette lettre. Je venais de la lire.
Mais je n’avais pas compris qu’elle correspondait à une véritable tentative de contact.
— Et il a renoncé ? demanda Laurent.
— Oui. Il a dit qu’il ne voulait pas te faire du mal.
Laurent resta silencieux.
Puis il prononça les mots qui allaient me poursuivre longtemps :
— Tout le monde voulait m’éviter de souffrir. Personne ne m’a demandé ce que je pouvais supporter.
La première rencontre
Trois semaines plus tard, Laurent accepta de rencontrer Bernard.
Il ne me demanda pas de l’accompagner. Je respectai sa décision, même si je passai la matinée à regarder mon téléphone, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit.
Vers seize heures, il m’appela.
— Je l’ai vu.
Sa voix était épuisée.
— Comment ça s’est passé ?
— Il est vieux, Claire. Il marche difficilement. Il avait préparé du café et acheté des petits gâteaux. Il avait l’air de recevoir quelqu’un qu’il attendait depuis quarante ans.
Je ne savais pas quoi répondre.
— Il m’a montré les lettres qu’il avait conservées. Il m’a raconté leur rencontre, la séparation de maman et papa, puis la naissance. Il n’a pas essayé de se présenter comme une victime. Il a reconnu qu’il aurait pu faire davantage.
Laurent marqua une pause.
— Je lui ai demandé pourquoi il n’était pas venu me chercher quand j’étais enfant.
— Qu’a-t-il dit ?
— Qu’il avait peur de me faire perdre mon père. Qu’il pensait qu’un enfant devait grandir avec le moins de conflits possible. Et que, chaque année, il trouvait une nouvelle raison d’attendre.
Laurent inspira profondément.
— Il m’a dit qu’il ne savait pas si j’aurais voulu le connaître, mais qu’il regrettait de ne pas m’avoir laissé la possibilité de choisir.
J’ai senti mes yeux se remplir de larmes.
— Tu vas le revoir ?
— Je ne sais pas encore.
Il se tut un instant.
— Il m’a demandé si je lui en voulais.
— Et tu lui as répondu quoi ?
— Que je ne le connaissais pas assez pour savoir ce que je ressentais. Je lui ai dit que je ne voulais pas qu’il me demande de lui pardonner pour soulager sa conscience.
Cette réponse m’impressionna. Laurent avait toujours été celui qui cherchait à apaiser les conflits, celui qui trouvait une excuse pour chacun. Mais, pour la première fois, il ne semblait pas disposé à prendre en charge les émotions de ceux qui l’avaient blessé.
— Il a accepté ? demandai-je.
— Oui. Il m’a dit que c’était juste.
Il raccrocha peu après.
Je restai assise dans mon salon, les mains tremblantes.