Il ne lui proposa pas de régler le problème à sa place. Il ne lui dit pas que tout irait bien. Il lui apporta simplement un café et s’assit à côté d’elle.
Ce geste, si simple, lui fit davantage de bien que toutes les promesses de Julien au cours des dernières années.
Une semaine plus tard, l’avocate de Claire obtint les premiers documents bancaires nécessaires à l’examen du transfert. Ils montraient que les 96 000 euros avaient été versés à la société de Léa sous couvert d’une avance destinée à un investissement.
Mais aucun justificatif suffisant ne permettait encore d’établir la nature exacte de l’opération.
Le père de Julien avait participé à sa préparation.
L’avocate adressa une mise en demeure demandant des explications et la préservation des documents pertinents. Elle entreprit également les démarches nécessaires pour contester le transfert et protéger les droits de Claire dans la liquidation.
Julien réagit immédiatement.
Il se présenta un soir devant l’immeuble de Claire.
Lorsqu’elle descendit dans le hall, il portait le manteau qu’elle lui avait offert pour leurs dix ans de mariage. Il semblait fatigué, mais son regard conservait cette assurance qui l’avait si souvent fait reculer.
— Tu as envoyé un courrier à mon avocat.
— Oui.
— Tu aurais pu m’appeler.
— Je l’ai fait. Tu m’as dit de ne plus rentrer chez moi et tu as déplacé 96 000 euros.
Julien soupira.
— Cet argent n’a pas disparu. Il est investi. Tu récupéreras ta part quand les choses seront réglées.
— Sur quel fondement as-tu effectué ce virement ?
Il se raidit.
— Tu ne comprends pas comment fonctionnent les affaires.
Claire le regarda sans ciller.
— Je dirige les opérations financières d’un groupe médical. Je comprends très bien la différence entre un investissement documenté et un transfert dont personne ne veut expliquer la nature.
Julien baissa la voix.
— Tu veux vraiment transformer notre divorce en guerre ?
— Non. Je veux que la liquidation soit faite correctement.
Il la fixa quelques secondes, puis son expression changea.
— Tu sais, Claire, personne ne te croira si tu commences à raconter que mon père et moi avons organisé je ne sais quelle machination. Tu as toujours été trop sensible. Tu prends tout personnellement.
Autrefois, cette phrase l’aurait poussée à présenter des preuves, à expliquer chaque détail et à demander qu’il reconnaisse sa bonne foi.
Cette fois, elle ne se justifia pas.
— Mes avocats disposent des documents nécessaires. Ils te contacteront pour la suite.
Elle se dirigea vers l’ascenseur.
— Claire !
Elle se retourna une dernière fois.
— Et Naya ? demanda-t-elle. Tu vas vraiment me laisser te poursuivre pour voir ma propre chienne ?
Julien eut un sourire méprisant.
— Elle est à moi maintenant. Tu as signé.
Claire sentit la douleur monter, mais elle ne la laissa pas décider à sa place.
— Nous verrons ce que disent les documents et le droit applicable.
Puis elle remonta chez elle.
Derrière la porte de son appartement, elle s’appuya contre le mur et ferma les yeux. Elle avait encore peur. Elle était encore blessée. Mais elle n’avait plus besoin de convaincre Julien qu’elle méritait d’être respectée.
Les semaines suivantes furent consacrées aux démarches juridiques. Les documents recueillis révélèrent que l’opération financière avait été préparée avant le divorce et que certaines déclarations de Julien ne correspondaient pas aux pièces comptables. Son père fut également interrogé sur son rôle.
L’affaire ne se régla pas en quelques jours. Les avocats durent discuter de la propriété des fonds, des conditions de la liquidation et des mesures permettant d’éviter que l’argent soit déplacé à nouveau.
Mais Julien ne pouvait plus compter sur le silence de Claire.
Quant à Naya, les échanges entre les conseils aboutirent à une évaluation de sa situation. Les documents vétérinaires, les preuves de soins et les habitudes de vie de la chienne furent examinés. Après plusieurs semaines de négociations, un accord provisoire permit à Claire de revoir Naya en présence de la mère de Julien.
Le jour du rendez-vous, Claire arriva avec une petite couverture bleue que la chienne utilisait depuis son adoption.
Naya resta immobile quelques secondes, comme si elle n’osait pas croire ce qu’elle voyait.
Puis elle se précipita vers Claire en remuant la queue.
Claire s’agenouilla dans l’herbe et enfouit son visage dans le pelage doré.
— Je suis là, ma fille. Je suis là.
Pour la première fois depuis le divorce, elle pleura sans chercher à retenir ses larmes.
Julien observait la scène depuis la terrasse. Il ne dit rien.
Il avait voulu faire croire à Claire qu’elle ne possédait plus rien : ni maison, ni argent, ni famille, ni même le droit de garder auprès d’elle l’animal qu’elle aimait.
Il n’avait pas compris qu’en lui retirant tout ce qu’il pouvait contrôler, il lui avait aussi retiré la dernière raison de continuer à lui obéir.