Elle s’approcha de la table et posa l’index sur le document.

— Mais si ma mère est vivante, je la retrouverai. Avec toi ou sans toi.

Au matin, le village découvrit les restes de l’écurie. Le maire, Auguste Perrin, arriva avec deux gendarmes. Il observa les cendres, puis le bouton d’uniforme qu’Étienne lui tendait.

— Vous accusez quelqu’un de l’ancienne compagnie Delmas ? demanda-t-il.

— J’accuse des hommes qui pensent pouvoir brûler des preuves et faire disparaître des familles.

Perrin échangea un regard avec les gendarmes.

— Vous devriez faire attention à vos paroles.

Sara s’avança.

— Et vous devriez faire attention à ce que vous appelez la justice. Hier, vous avez laissé des hommes me ligoter sur une estrade. Vous avez regardé. Certains ont ri. Aucun n’a demandé si j’avais commis un crime.

Le maire rougit.

— Nous voulions éviter des troubles.

— Non, répondit-elle. Vous vouliez éviter d’avoir à choisir entre la vérité et les puissants.

Une foule s’était rassemblée autour d’eux. Les mêmes villageois qui avaient assisté à son humiliation écoutaient maintenant sans rire.

Étienne tendit au maire le papier à demi brûlé.

— Faites enregistrer ceci officiellement. Et consignez le fait que mon écurie a été incendiée pendant la nuit.

Perrin prit le document sans promettre quoi que ce soit.

— Je transmettrai.

— Non, dit Étienne. Vous allez le faire devant témoins.

Le forgeron n’avait jamais parlé ainsi au maire. Sa voix n’était pas forte, mais quelque chose avait changé dans son regard.

Deux jours plus tard, il partit avec Sara pour le dépôt abandonné où il avait vu sa mère pour la dernière fois.

Ils marchèrent pendant des heures, suivant une ancienne voie de charretiers. Le paysage était sec, les pierres blanches renvoyaient la chaleur, et le vent soulevait des tourbillons de poussière.

À l’approche du bâtiment, Sara s’immobilisa.

Sur une poutre fendue, quelqu’un avait gravé le même soleil traversé d’une ligne noire.

Elle passa la main sur les entailles.

— Ils ont marqué les endroits où ils retenaient les familles.

À l’intérieur, les murs portaient encore des traces de suie. Étienne trouva des anneaux de fer scellés dans la pierre, ainsi qu’une porte murée derrière des planches pourries.

Il sortit son marteau.

Chaque coup lui rappelait les pièces qu’il avait fabriquées pour Delmas. Chaque éclat de mortier lui donnait l’impression de briser un morceau de sa propre lâcheté.

Derrière la porte, ils découvrirent une petite pièce. Il n’y avait ni meubles ni fenêtres, seulement un seau rouillé, des couvertures déchirées et une boîte métallique cachée sous une dalle.

Sara l’ouvrit avec précaution.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs lettres, des listes de noms et un carnet tenu d’une écriture fine et irrégulière.

La première lettre portait la signature de Madeleine Reinhardt.

Sara porta une main à sa bouche.

— C’est son écriture.

Elle lut à voix basse :

« Si quelqu’un trouve ces pages, qu’il sache que nous n’avons pas fui. On nous a pris nos chevaux, nos papiers et nos enfants. On nous a accusés de vols que nous n’avons pas commis. Ceux qui refusent de payer sont enfermés. Ceux qui protestent disparaissent. Armand Delmas prétend agir au nom de la loi, mais il vend ce qu’il nous prend. »

Plus loin, un nom revenait plusieurs fois : celui d’Auguste Perrin.

Le maire de Saint-Roch-des-Mûriers avait travaillé comme comptable pour la compagnie de Delmas avant son élection. Certaines sommes étaient consignées dans le carnet. D’autres apparaissaient à côté de noms de familles déplacées.

Étienne trouva une page qui lui glaça le sang.

« Madeleine Reinhardt — transfert vers la propriété de Valcroix. Témoin : A. Delmas. Transport : Vautrin. »

— J’ai conduit ce chariot, murmura-t-il.

Sara se tourna brusquement vers lui.

— Tu savais ce qu’il transportait ?

— Non. Delmas m’avait dit qu’il s’agissait de matériel et de vivres. Je n’ai jamais ouvert la caisse. Mais mon nom est là. Et je ne peux pas prétendre que cela ne compte pas.

Il n’essaya pas de se défendre davantage.

Sara referma le carnet.

— Alors tu témoigneras. Même si cela te détruit.

— Oui.

Au fond de la boîte, ils découvrirent enfin une adresse : le domaine de Valcroix, près d’une ancienne carrière. Une note indiquait qu’une femme âgée y travaillait sous un autre nom.

Madeleine était peut-être encore en vie.

Le domaine de Valcroix appartenait officiellement à un négociant qui vivait à Marseille. En réalité, il servait depuis des années à stocker des marchandises et à loger des travailleurs sans contrat, dont certains n’avaient plus leurs papiers d’identité.

Lorsqu’Étienne et Sara arrivèrent, un homme armé leur barra le passage.

— Le domaine est privé. Faites demi-tour.

Sara ne bougea pas.

— Je cherche Madeleine Reinhardt.

Le visage de l’homme se durcit.

— Ce nom ne signifie rien ici.