— Ce que j’ai raconté à mon père ? répéta Élodie d’une voix calme.

À l’autre bout du fil, Thomas soupira nerveusement.

— Élodie, ne joue pas sur les mots. Papa vient de recevoir un appel de Morel Céréales. Ils ne veulent plus renouveler les conditions préférentielles. Tu te rends compte de ce que ça signifie ? Des emplois, des contrats, des mois de négociations !

Élodie regarda Louise, endormie dans son petit berceau, puis la fenêtre de la cuisine donnant sur les champs.

— Thomas, hier, ton père m’a chassée de chez lui avec notre fille dans les bras. Tu étais assis à trois mètres de lui. Et tu n’as rien dit.

— Je sais, j’aurais dû réagir…

— Non. Tu aurais dû nous défendre. Ce n’est pas pareil.

Il resta silencieux quelques secondes avant de reprendre :

— Je te demande simplement de parler à ton père. Dis-lui que c’était un malentendu. Papa était énervé, il ne pensait pas vraiment ce qu’il disait.

Élodie eut un rire bref, sans joie.

— Un malentendu ? Il m’a traitée de fille de paysans. Il m’a ordonné de partir. Et toi, tu m’as demandé de lui obéir pour que tout se calme. Maintenant que ses affaires sont menacées, tu découvres soudain que les mots ont des conséquences.

— Ce n’est pas juste ! Tu sais que je t’aime.

— Alors pourquoi est-ce que tu ne m’as pas appelée pour me demander si Louise allait bien ? Pourquoi ne m’as-tu pas demandé si j’avais pu dormir, si j’avais besoin de quelque chose ? Pourquoi ta première question concerne-t-elle les contrats de ton père ?

Thomas ne répondit pas.

Et ce silence lui donna la réponse qu’elle redoutait.

— Je te rappellerai quand tu seras prêt à parler de ta femme et de ta fille, dit-elle avant de raccrocher.

Dans la soirée, Thomas arriva à la ferme.

Il avait conduit depuis Saint-Cloud sans prévenir. Jean travaillait encore dans le hangar lorsqu’il le vit s’approcher. Il ne lui serra pas la main, mais ne lui ferma pas non plus la porte au nez.

— Élodie est dans la cuisine, dit-il simplement.

Thomas trouva sa femme assise près de Louise. Il s’arrêta sur le seuil.

Pour la première fois depuis longtemps, il la vit dans un endroit où son nom, son salaire et l’approbation de son père ne lui donnaient aucun avantage.

— Je suis venu te chercher, murmura-t-il.

— Pour que je rentre où ?

— À la maison.

— Quelle maison, Thomas ? Celle où ton père peut entrer quand il veut ? Celle où il décide de ce que je dois faire ? Celle où il peut me jeter dehors et où tu me demandes de partir pour lui faire plaisir ?

Il baissa les yeux.

— Je vais lui parler.

— Tu aurais dû le faire hier.

Thomas s’assit en face d’elle. Il avait l’air épuisé.

— J’ai grandi comme ça. Quand mon père se mettait en colère, tout le monde se taisait. Je pensais qu’en évitant les confrontations, je protégeais les gens que j’aimais.

— Tu protégeais surtout ta tranquillité.

La phrase le frappa de plein fouet.

Élodie poursuivit, sans hausser la voix :

— Chaque fois qu’il m’humiliait, tu me demandais de ne pas le prendre mal. Chaque fois qu’il dépassait les limites, tu me demandais de faire un effort. Tu as fini par croire que mon silence signifiait que tout allait bien.

— Je suis désolé.

— Je veux bien croire que tu regrettes. Mais regretter ne suffit pas. Je ne rentrerai pas dans cette maison simplement parce que ton père risque de perdre un avantage commercial.

Thomas releva enfin la tête.

— Je ne suis pas venu uniquement pour l’entreprise.

— Alors prouve-le. Pas avec des promesses. Avec des actes.

Cette nuit-là, Thomas repartit seul.

Le lendemain, il se rendit chez son père.

Gérard l’attendait dans son bureau, furieux.

— Tu as intérêt à régler cette histoire avec ta femme. Son père est en train de nous faire payer une querelle familiale !

— Non, papa. Il ne nous fait rien payer. Il refuse simplement de renouveler des conditions commerciales qui nous arrangeaient.

— Tu vas défendre ces gens contre ta propre famille ?

Thomas sentit son ancienne peur remonter. Pendant des années, il avait appris à reconnaître ce ton et à s’y soumettre avant même d’avoir réfléchi.

Cette fois, il resta debout.

— Élodie est ma famille. Louise aussi. Et tu n’avais pas le droit de les traiter comme tu l’as fait.

Gérard se leva brusquement.

— Je leur ai offert un toit ! Je vous ai permis de vivre presque gratuitement sur ma propriété !

— Justement. Tu as fini par croire que, parce que tu nous aidais financièrement, tu avais le droit de décider de tout.