Sabine leva son verre avec un sourire trop éclatant pour être sincère.

« Je voudrais porter un toast à l’amour », annonça-t-elle en regardant directement Rafe. « Parce qu’il arrive parfois qu’on rencontre quelqu’un et qu’on comprenne immédiatement qu’on est faits l’un pour l’autre. Même si cette personne est déjà avec quelqu’un. »

Quelques invités rirent nerveusement. Ma tante posa une main sur l’épaule de sa fille, visiblement ravie.

Puis Sabine se tourna vers moi.

« Romy, tu ne m’en voudras pas si je te dis que Rafe et moi avons beaucoup de choses en commun ? Nous avons discuté tout à l’heure. Il est exactement le genre d’homme dont j’ai besoin. »

Je regardai Rafe. Il avait l’air aussi surpris qu’indigné.

« Nous avons discuté pendant trente secondes », répondit-il froidement. « Et je t’ai expliqué que j’étais amoureux de Romy. »

Sabine fit semblant de ne pas entendre.

« Tu sais, Romy, tu as toujours été égoïste. Depuis petites, tu gardais les plus beaux vêtements, les meilleurs cadeaux… Tu pourrais au moins faire un effort pour ta famille cette fois. »

Ma tante saisit aussitôt l’occasion.

« Exactement ! Tu as vingt-sept ans, Sabine aussi. Elle mérite d’être heureuse. Et puis, tu as déjà eu beaucoup de chance avec Rafe. Tu peux bien lui laisser sa chance à elle. »

Je reposai lentement ma fourchette.

« Et si je refuse ? »

Le silence tomba.

Mon oncle soupira comme si j’étais une enfant capricieuse.

« Alors tu devras accepter les conséquences. Nous avons déjà réfléchi à ton avenir. Tu vas rencontrer notre fils, Julien. Il a toujours eu des sentiments pour toi. Ce serait une excellente façon de renforcer les liens familiaux. »

Je sentis mon estomac se nouer.

Julien.

Le garçon qui, lorsque j’avais seize ans, avait profité d’une maison silencieuse pour entrer dans ma chambre pendant que je dormais. J’avais crié, je l’avais repoussé, et j’avais couru raconter ce qui s’était passé. Mais ma tante m’avait accusée d’exagérer. Mon oncle avait prétendu que son fils était simplement maladroit.

Mes parents étaient encore vivants à cette époque. Ils m’avaient crue, m’avaient protégée et avaient interdit à Julien de s’approcher de moi.

Après leur mort, cette famille avait fait disparaître jusqu’au souvenir de cet incident.

Je regardai ma tante droit dans les yeux.

« Vous voulez donc que je quitte l’homme que j’aime pour le donner à Sabine, puis que j’épouse l’homme qui m’a fait peur quand j’étais adolescente ? »

Ma tante rougit.

« Ne raconte pas n’importe quoi devant tout le monde ! Julien n’a jamais rien fait de mal. »

« C’est drôle. Mes parents n’étaient pas de cet avis. »

Julien, assis à l’autre bout de la table, se leva brusquement.

« Tu vas vraiment ressortir cette vieille histoire ? Tu étais une gamine hystérique ! »

Rafe se leva à son tour, mais je posai doucement ma main sur son bras.

« Non. Laisse-moi parler. »

Je sortis mon téléphone et ouvris un dossier que je conservais depuis des années. À l’intérieur se trouvaient des copies de courriels, des documents bancaires et surtout une lettre manuscrite de mon père.

Après leur décès, j’avais découvert que mon oncle avait transféré plusieurs actifs de l’entreprise familiale à son nom, en utilisant de faux documents et une procuration dont je n’avais jamais entendu parler. J’étais trop jeune, bouleversée et sans ressources pour me défendre. J’avais alors confié les preuves à un avocat, qui m’avait conseillé de patienter jusqu’à ce que je puisse agir en mon nom.

Ce jour était arrivé.

« Vous avez pris la maison de mes parents. Vous avez vidé les comptes de l’entreprise. Vous avez vendu des biens qui ne vous appartenaient pas. Et vous avez appelé cela un héritage familial. »

Mon oncle se redressa.

« Attention à ce que tu dis, Romy. »

« Je fais très attention. Mon avocat a déposé une plainte cette semaine. Une expertise comptable a déjà confirmé plusieurs irrégularités. Les transferts frauduleux vont être examinés, et les biens concernés seront contestés. »

Le visage de ma tante perdit toute couleur.

Sabine posa son verre avec violence.

« Tu fais ça parce que Rafe ne veut pas de moi ! Tu as toujours voulu me voir échouer ! »

Je la regardai sans colère.

« Non, Sabine. Je fais ça parce que vous avez passé des années à confondre ma gentillesse avec votre droit de me dépouiller. »

Elle se tourna vers Rafe, les yeux brillants.

« Tu ne vas quand même pas rester avec une fille pareille ? Elle détruit sa propre famille ! »

Rafe prit ma main.

« La famille ne demande pas à quelqu’un de renoncer à son bonheur. Et elle ne vole pas son héritage en prétendant agir par amour. »