Il avait appris très tôt à ne jamais remettre en question les décisions de son père. À trente-six ans, Maxwell dirigeait une partie du groupe familial, possédait plusieurs propriétés et s’apprêtait à épouser une femme que sa famille considérait comme le choix idéal.
Pourtant, ce soir-là, en traversant le hall de son immeuble, il aperçut une silhouette assise près des grandes fenêtres.
Une femme tenait deux nourrissons contre elle. Ses vêtements étaient trempés et ses cheveux collaient à son visage. À ses pieds reposait une petite valise usée.
Maxwell ralentit.
Puis la femme leva la tête.
— Ruby ?
Elle se redressa brusquement.
C’était bien elle.
Ruby Bennett, son premier amour. La femme qu’il avait quittée cinq ans auparavant, après que son père lui eut présenté des documents prétendant qu’elle avait accepté de l’argent pour disparaître de sa vie.
À l’époque, Maxwell avait cru ces documents. Il avait essayé de la retrouver, mais sa famille lui avait assuré qu’elle était partie à l’étranger et qu’elle ne voulait plus jamais le revoir.
Aujourd’hui, elle se trouvait devant lui avec deux bébés.
— Maxwell, murmura-t-elle.
Il s’approcha, incapable de détourner les yeux des petits visages enveloppés dans leurs couvertures.
— Que fais-tu ici ? Et… qui sont-ils ?
Ruby baissa les yeux vers les nourrissons.
— Voici Noah et Sophie.
Elle marqua une pause avant d’ajouter :
— Ils ont quatre mois.
Maxwell sentit son cœur s’accélérer.
Il n’osa pas poser la question qui lui traversait l’esprit.
Ruby comprit pourtant.
— Oui, Maxwell. Ce sont tes enfants.
Il resta silencieux.
Toute sa vie, il avait imaginé ce qu’il ferait s’il avait un jour des enfants. Il leur apprendrait à faire du vélo, les accompagnerait à l’école et leur raconterait des histoires avant de dormir.
Il n’avait jamais imaginé découvrir leur existence dans le hall de son immeuble, sous les yeux d’une femme qu’il croyait avoir perdue pour toujours.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
Ruby eut un rire sans joie.
— Je t’ai appelé. Je t’ai écrit. J’ai même essayé de passer par ton bureau. Mais chaque fois, quelqu’un me disait que tu ne voulais pas me voir.
— Je ne savais rien.
— Je sais. C’est justement ce qui m’a fait le plus mal.
Elle lui expliqua qu’après leur séparation, elle avait découvert sa grossesse. Elle avait essayé de le contacter pendant plusieurs semaines, mais ses appels restaient sans réponse. Elle avait ensuite appris que son père, Richard Harrington, avait personnellement demandé à la sécurité de ne plus la laisser approcher de la famille.
Ruby avait fini par renoncer.
Elle avait élevé les jumeaux avec l’aide d’une amie et travaillé autant qu’elle le pouvait. Mais, quelques semaines auparavant, elle avait perdu son logement à la suite d’une hausse brutale de son loyer. Elle avait cherché un hébergement temporaire et, ne sachant plus vers qui se tourner, avait décidé de venir voir Maxwell une dernière fois.
— Je ne suis pas venue pour ton argent, précisa-t-elle. Je voulais seulement que mes enfants sachent un jour qui était leur père. Je ne pouvais plus continuer à leur cacher ton existence.
Maxwell regarda les bébés.
Noah dormait paisiblement, tandis que Sophie avait les yeux ouverts et observait les lumières du hall.
Il tendit doucement un doigt. La petite main de Sophie se referma autour de lui.
Cette simple réaction lui fit comprendre que sa vie venait de changer.
— Ruby, si ces bébés sont les tiens… alors ils sont aussi les miens.
Elle détourna le regard, les yeux humides.
— Je ne te demande pas de tout abandonner pour nous.
— Je ne vais pas abandonner mes enfants.
Maxwell appela immédiatement le responsable de son immeuble et demanda qu’on prépare une suite pour Ruby et les jumeaux, le temps qu’ils trouvent une solution plus durable. Il veilla également à ce qu’une assistante médicale puisse vérifier que les enfants allaient bien après cette longue journée.
Ruby accepta de rester une nuit, mais posa une condition :
— Je ne veux pas que tu prennes des décisions uniquement parce que tu te sens coupable. Je veux que tu apprennes à connaître tes enfants. C’est tout.
Maxwell acquiesça.
Il passa une partie de la nuit assis dans un fauteuil, près des berceaux installés dans la chambre voisine. Il observait les jumeaux dormir et tentait de comprendre comment il avait pu manquer leurs quatre premiers mois.
Au petit matin, son téléphone sonna.
Geneviève.
— Maxwell, où es-tu ? Tu as disparu hier soir sans prévenir. Mon père nous attend pour le déjeuner.
— Je ne pourrai pas venir.
— Comment ça ?
Il hésita, puis répondit :
— J’ai retrouvé Ruby. Elle est ici avec nos deux enfants.
Un long silence suivit.
— Quels enfants ?
— Les miens. Les siens. Nos jumeaux.
Geneviève ne répondit pas immédiatement.