Puis venait la phrase qui bouleversa Camille :
« Julien m’a dit qu’il ne voulait pas devenir père maintenant. Il m’a demandé de lui laisser le temps de régler les choses avec toi avant que tu apprennes la vérité. Je ne savais pas que tu étais enceinte lorsque je suis venue chez vous. Mais quand il me l’a annoncé, j’ai compris qu’il ne choisirait probablement jamais notre relation. »
Camille posa le téléphone.
Elle ne savait pas si la lettre était entièrement sincère. Chloé avait déjà menti, et reconnaître une partie de ses actes ne suffisait pas à lui rendre sa confiance.
Mais elle comprenait maintenant une chose essentielle : Julien avait parlé de sa grossesse à Chloé avant de lui en parler à elle.
Il avait transformé une nouvelle intime, qui concernait d’abord Camille et l’enfant, en un élément supplémentaire de son conflit avec sa maîtresse.
La blessure était différente de la première, et peut-être plus profonde.
Michel l’appela de nouveau.
— Que veux-tu faire ?
Camille réfléchit avant de répondre.
— Rien aujourd’hui. Je vais conserver cette lettre. Je ne veux pas prendre de décision sous le coup de la colère.
Elle demanda à Michel de ne pas organiser d’autre rencontre avec Chloé. Elle ne souhaitait pas recevoir de nouvelles lettres ni de messages transmis par des membres de sa famille.
Puis elle reprit le chemin du cabinet médical.
Son enfant ne devait pas devenir un instrument dans une guerre entre adultes.
Quelques semaines plus tard, Julien apprit officiellement que Camille ne reprendrait pas leur relation.
Elle lui adressa un courrier dans lequel elle lui expliquait qu’elle avait besoin de distance et que toute discussion concernant l’enfant devrait se dérouler de manière respectueuse, en tenant compte des conseils médicaux et juridiques appropriés.
Julien répondit par un long message dans lequel il disait vouloir être présent. Il affirmait regretter ses choix et promettait de ne jamais abandonner son enfant.
Camille ne prit pas cette promesse pour une preuve. Elle lui répondit qu’il aurait l’occasion de montrer sa sincérité par ses actes, mais qu’elle ne reprendrait pas leur relation pour lui faciliter la tâche.
À partir de là, les échanges se limitèrent aux sujets nécessaires. Camille poursuivit son suivi médical, resta entourée de sa mère et de Michel, et prépara l’arrivée de son enfant sans se précipiter.
De son côté, Julien dut faire face aux conséquences de ses décisions. Plusieurs amis communs prirent leurs distances lorsqu’ils apprirent que la liaison durait depuis des mois. Sa famille lui demanda de cesser de chercher à faire pression sur Camille.
Chloé, elle, tenta encore une fois de reprendre contact. Camille ne répondit pas.
Elle avait fini par comprendre qu’elle pouvait reconnaître la souffrance d’une autre personne sans lui accorder à nouveau une place dans sa vie.
Puis vint le jour de la naissance.
Camille donna naissance à une petite fille qu’elle appela Élise, en souvenir de sa grand-mère, celle qui lui avait appris à coudre et qui avait confectionné la couverture qu’elle avait retrouvée au sol le jour de la trahison.
Lorsque la sage-femme posa le bébé contre elle, Camille pleura silencieusement.
Elle ne pleurait pas seulement de joie. Elle pleurait aussi pour la jeune femme qui, quelques mois plus tôt, avait cru que sa vie était terminée parce que deux personnes qu’elle aimait l’avaient trahie.
Elle aurait voulu que les choses se passent autrement. Elle aurait voulu accueillir cet enfant dans un foyer où la confiance n’avait pas été brisée.
Mais elle pouvait encore construire un environnement où sa fille serait aimée, protégée et libre de grandir sans porter les erreurs des adultes.
Julien vint rencontrer sa fille après que les dispositions nécessaires eurent été organisées. Il resta longtemps près du berceau, silencieux.
— Elle est magnifique, murmura-t-il.
Camille hocha la tête.
— Oui.
Il la regarda.
— Je sais que tu ne me pardonneras peut-être jamais.
— Ce n’est pas à moi de te promettre ce que je ressentirai dans cinq ans. Aujourd’hui, je veux seulement que notre fille soit protégée et que tu respectes mes limites.
Julien acquiesça. Il ne demanda pas à Camille de lui donner une seconde chance.
Au cours des mois suivants, il montra progressivement qu’il pouvait être présent pour Élise, en respectant les modalités convenues et sans utiliser l’enfant pour renouer avec sa mère. Camille observa ses actes avec prudence. Elle ne confondit pas son rôle de père avec celui de compagnon : il pouvait apprendre à assumer le premier sans qu’elle soit obligée de lui accorder le second.
Quant à Chloé, elle finit par quitter la ville pour recommencer sa vie ailleurs. Elle adressa une dernière lettre à Camille, dans laquelle elle reconnaissait avoir trahi sa confiance et détruit une relation qui comptait énormément pour sa sœur.
Camille lut la lettre, puis la rangea dans un tiroir.