Madeleine fixa la signature au bas du testament.
Elle ressemblait à la sienne. Le M était légèrement incliné, le D s’enroulait vers la gauche et le dernier trait remontait comme celui qu’elle traçait depuis l’enfance.
Pourtant, elle n’avait jamais signé ce document.
— Gabriel, qu’est-ce que cela signifie ?
L’homme referma doucement la chemise.
— Cela signifie que quelqu’un a probablement utilisé votre signature pour modifier les dispositions d’Henri. Je ne veux pas tirer de conclusions avant une vérification officielle. Mais il y a autre chose.
Il lui tendit un second dossier.
À l’intérieur se trouvaient des relevés bancaires, des procès-verbaux d’assemblées générales et plusieurs courriers adressés à son nom, mais envoyés à l’ancienne adresse de l’entreprise.
Madeleine parcourut les pages, de plus en plus pâle.
Pendant trois ans, Étienne avait affirmé que l’entreprise traversait une période difficile. Il lui avait expliqué que ses parts ne rapportaient rien et que l’argent investi dans la villa avait été absorbé par les dépenses de fonctionnement.
Or, les comptes racontaient une autre histoire.
L’entreprise avait enregistré des bénéfices importants. Plusieurs biens avaient été acquis par une société liée à Claire. Et des sommes considérables avaient été transférées vers des comptes dont Étienne avait la gestion.
— Il m’a dit que nous étions presque ruinés, murmura-t-elle.
Gabriel serra les lèvres.
— Henri avait prévu que vous puissiez prendre les décisions concernant vos parts. Il voulait que vous restiez indépendante, même après sa mort. J’ai découvert certaines irrégularités il y a quelques semaines, mais je n’avais aucune preuve que vous ignoriez tout.
Madeleine referma le dossier.
Elle ne cria pas. Elle ne demanda pas à Gabriel de retourner immédiatement à la villa pour affronter son fils.
Elle posa simplement une question :
— Est-ce que je peux récupérer ce qui m’appartient ?
— Nous allons faire vérifier chaque document et chaque transfert. Mais vous n’aurez plus à affronter Étienne seule.
Pour la première fois depuis la mort de son mari, Madeleine sentit qu’elle pouvait respirer.
Gabriel l’emmena dans une petite maison située à quelques kilomètres du lac du Bourget. Elle appartenait à sa sœur, partie vivre dans le sud, et était restée inoccupée pendant plusieurs mois.
La maison n’avait rien de luxueux. Il y avait un vieux canapé, une cuisine lumineuse et un jardin où poussaient des rosiers.
Madeleine posa sa valise dans une chambre donnant sur les arbres.
Puis elle s’assit sur le lit et pleura.
Pas parce qu’elle avait perdu sa maison.
Parce qu’elle comprenait enfin combien de temps elle avait passé à s’excuser d’exister.
Le lendemain, elle consulta une avocate spécialisée en droit patrimonial. Celle-ci lui conseilla de ne signer aucun document supplémentaire, de faire expertiser la signature contestée et de demander officiellement les pièces comptables relatives à ses parts.
Madeleine suivit chaque recommandation.
Pendant ce temps, à la villa, Étienne pensait que le problème était réglé.
Sa mère était partie. La chambre du rez-de-chaussée pouvait être réaménagée. Claire avait déjà choisi de nouveaux meubles et commandé des rideaux.
Mais trois jours après le départ de Madeleine, Étienne reçut une convocation à une réunion extraordinaire des associés de Morel-Delmas Textiles.
L’ordre du jour ne comportait qu’une seule phrase :
Examen de la situation juridique des parts détenues par Madeleine Morel et des opérations réalisées depuis le décès d’Henri Morel.
Étienne appela Gabriel.
— Vous ne pouvez pas faire ça sans me prévenir !
— Je viens précisément de vous prévenir, répondit Gabriel.
— Ma mère ne comprend rien aux affaires. Elle a toujours signé ce que je lui présentais.
Un silence suivit.
— C’est justement ce que nous allons examiner, Étienne.
La réunion eut lieu une semaine plus tard.
Madeleine arriva accompagnée de son avocate. Elle portait un tailleur bleu marine qu’elle avait cousu elle-même plusieurs années auparavant. Ses cheveux argentés étaient attachés en un chignon simple.
Étienne, assis au bout de la table, eut un rire nerveux en la voyant.
— Maman, tu n’as pas besoin d’être ici. Nous pouvons régler cela en famille.
Madeleine prit place en face de lui.
— C’est ce que je pensais lorsque j’ai vendu mon appartement pour t’aider.
Il ne répondit pas.
L’avocate présenta les premiers résultats de l’expertise. La signature figurant sur le document contesté présentait des différences significatives avec plusieurs signatures authentifiées de Madeleine. L’examen devait encore être complété, mais les anomalies justifiaient une enquête approfondie.
Puis Gabriel projeta les mouvements financiers relevés dans les comptes de l’entreprise.
Des virements avaient été effectués sans justification commerciale suffisante. D’autres avaient financé des dépenses personnelles.
Étienne tenta de se défendre.
— Tout cela servait à protéger l’entreprise !
— Alors pourquoi certains paiements ont-ils été dirigés vers une société appartenant à votre épouse ? demanda l’avocate.
Claire, assise à côté de lui, se raidit.