Nous n’avions pas acheté son entreprise pour nous venger de sa famille.
Nous avions investi parce que certains actifs étaient intéressants, que les risques avaient été évalués et qu’un plan de restructuration était viable.
La transaction avait été finalisée ce matin-là.
Et Philippe n’avait appris que tardivement l’identité de la personne qui présidait notre société, car les négociations avaient été conduites par les équipes spécialisées et les conseils juridiques.
Il m’a dévisagée.
— Tu savais que nous serions ici ce soir ?
— Oui.
— Et tu as accepté notre invitation en sachant tout cela ?
— J’ai accepté parce que Thomas m’avait invitée à rencontrer ses proches. Je n’avais aucune intention de transformer cette réception en réunion d’affaires.
J’ai marqué une pause.
— Je voulais simplement passer une soirée avec l’homme que j’aimais.
Thomas a fermé les yeux.
Je crois que c’est à cet instant qu’il a compris ce qu’il venait réellement de perdre.
Le message que je n’avais pas prévu de recevoir
Mon téléphone a vibré une seconde fois.
C’était un message de mon assistante.
« Camille, les équipes ont terminé la vérification des documents relatifs au yacht. L’actif est détenu par une société distincte, et les garanties doivent être examinées selon les clauses applicables. Nous n’avons pas encore confirmé l’existence d’un droit permettant une reprise immédiate. »
J’ai relu le message.
Puis j’ai levé les yeux vers Julien.
— Merci. Il faut suspendre toute initiative concernant le bateau tant que la situation juridique n’a pas été entièrement vérifiée.
Philippe a eu un rire nerveux.
— Ah ! Tu vois ? Tu n’as aucun pouvoir ici !
Je l’ai regardé sans hausser la voix.
— Je n’ai jamais prétendu pouvoir faire saisir un yacht en claquant des doigts. Une acquisition financière ne donne pas automatiquement tous les droits sur chaque actif d’un groupe. Nous suivrons les contrats et la loi, point final.
Julien a acquiescé.
— Exactement. Les documents concernant le yacht seront examinés séparément. Personne ne procédera à une saisie sans fondement juridique.
J’aurais pu laisser Philippe croire que j’avais tous les pouvoirs.
J’aurais pu profiter de sa peur pour l’humilier à mon tour.
Mais je ne voulais pas devenir la personne que je venais de découvrir en face de moi.
La justice n’est pas une revanche spectaculaire. C’est une procédure qui doit tenir debout même lorsque la colère retombe.
Et si je voulais que les décisions prises par notre société soient respectées, elles devaient l’être pour les bonnes raisons.
Isabelle semblait incapable de comprendre ce changement de ton.
— Après tout ce que nous t’avons fait, tu vas vraiment nous laisser une chance ?
Je l’ai regardée.
— Je ne suis pas ici pour décider de votre avenir personnel. Je suis ici pour que les contrats soient respectés et pour que mon équipe protège les intérêts des personnes qui nous ont confié leur argent.
— Mais nous sommes la famille de Thomas !
— Cela ne change rien.
Elle a baissé les yeux.
Pour la première fois, elle ne semblait plus savoir quelle place m’assigner.
Le dernier espoir de Thomas
Quelques minutes plus tard, Thomas m’a retrouvée à l’arrière du yacht, loin des invités.
Le vent soulevait légèrement mes cheveux. Je regardais les lumières de Cannes au loin.
Il s’est arrêté à quelques pas de moi.
— Camille, je suis désolé.
Je n’ai pas répondu.
— Je sais que j’aurais dû intervenir. Quand ma mère a renversé son verre, j’aurais dû lui dire d’arrêter. Et quand elle t’a poussée…
Sa voix s’est brisée.
— J’aurais dû te protéger.
Je me suis tournée vers lui.
— Non, Thomas. Tu aurais dû me respecter.
Il a hoché la tête.
— Tu as raison.
— Je ne t’ai jamais demandé de choisir entre ta famille et moi. Je t’ai demandé de ne pas laisser ta famille me traiter comme si j’étais inférieure à elle.
Il a essuyé ses yeux.
— J’avais peur de mon père. De ses réactions. De perdre ma place dans l’entreprise. J’ai passé ma vie à essayer de lui prouver que j’étais digne de lui.
— Et pour y arriver, tu m’as laissée payer le prix de ta peur.
Il n’a pas protesté.
Je crois que c’était la première fois qu’il entendait ses propres choix formulés aussi clairement.
— Je t’aime, Camille, a-t-il murmuré.
Cette fois, j’ai senti une tristesse immense.
Parce que je n’avais pas besoin de croire qu’il ne m’avait jamais aimée. Peut-être m’avait-il aimée sincèrement. Peut-être avait-il admiré mon indépendance et ma simplicité.
Mais l’amour qu’il éprouvait pour moi n’avait pas suffi à le pousser à agir lorsque cela lui coûtait quelque chose.