Hugo était assis par terre, devant son lit. Le portrait d’Élise avait été recollé, mais les déchirures restaient visibles sur le papier. À côté, le garçon avait posé ses devoirs, soigneusement alignés.
En entendant son père entrer, il se redressa aussitôt.
— J’ai terminé mes exercices, papa. Je peux les refaire si tu veux.
Ces quelques mots arrêtèrent Antoine sur le seuil.
Son fils ne lui demandait pas s’il avait bien travaillé. Il lui proposait déjà de recommencer, par peur que ce qu’il avait fait ne soit jamais suffisant.
Antoine s’agenouilla devant lui.
— Hugo, regarde-moi, s’il te plaît.
Le garçon leva les yeux avec prudence.
— Je suis désolé.
Hugo resta immobile.
— Pour le dessin ? demanda-t-il.
— Pour le dessin. Pour les cris. Pour les menaces. Et pour toutes les fois où je t’ai fait croire que tu étais moins intelligent parce que tu n’apprenais pas comme je le voulais.
Les lèvres de Hugo tremblèrent.
— Mais tu as dit que j’allais partir en pension.
Antoine sentit sa gorge se nouer.
— Je n’aurais jamais dû dire ça. Tu ne partiras pas parce que tu as des difficultés à l’école. Tu es mon fils, et mon rôle est de t’aider, pas de te faire peur.
— Tu es encore fâché contre moi ?
— Non.
— Même si j’ai encore un zéro ?
Antoine ferma les yeux un instant.
— Même si tu as encore un zéro.
Hugo ne se jeta pas dans ses bras. Il ne lui sourit pas soudainement. Il se contenta de regarder son père, comme s’il cherchait dans son visage la preuve que ces paroles étaient différentes des précédentes.
Antoine accepta ce silence.
— Est-ce que je peux m’asseoir près de toi ? demanda-t-il.
Hugo hocha timidement la tête.
Ils restèrent côte à côte devant le portrait abîmé.
Puis le garçon posa une question qui fit comprendre à Antoine l’ampleur du mal qu’il avait causé.
— Papa… quand maman est morte, est-ce que tu m’en as voulu parce que je lui ressemblais ?
Antoine sentit son cœur se serrer.
Il n’avait jamais envisagé que son fils puisse porter cette peur.
Depuis le décès d’Élise, chaque dessin, chaque expression et chaque geste de Hugo lui rappelaient celle qu’il avait perdue. Au lieu d’affronter son chagrin, il avait tenté de faire disparaître tout ce qui lui semblait douloureux. Il avait confondu l’autorité avec le contrôle et les résultats scolaires avec la réussite d’un enfant.
— Non, mon grand. Je ne t’en ai jamais voulu d’être comme maman. C’est moi qui n’ai pas su supporter son absence. Et je t’ai fait du mal à cause de ça. Ce n’est pas ta faute.
Hugo baissa la tête.
— Moi aussi, elle me manque.
Cette fois, Antoine ne chercha pas à lui demander d’être courageux. Il ne lui promit pas que tout irait mieux dès le lendemain.
Il lui répondit simplement :
— À moi aussi.
Et, pour la première fois depuis trois ans, ils parlèrent d’Élise sans que l’un d’eux change de sujet.
Les semaines suivantes ne furent pas miraculeuses.
Antoine prit rendez-vous avec un spécialiste des apprentissages, puis avec un professionnel capable d’évaluer les difficultés de Hugo et de déterminer les aides dont il avait besoin. Il découvrit que son fils avait un raisonnement visuel remarquable, mais qu’il rencontrait des difficultés importantes dans certains exercices de lecture et de traitement de l’information écrite.
Il apprit aussi que la honte et l’anxiété pouvaient rendre ces difficultés encore plus pénibles.
Les quatre professeurs particuliers n’avaient pas été inutiles parce que Hugo était incapable d’apprendre. Ils avaient simplement reproduit des méthodes qui ne lui convenaient pas, sans prendre suffisamment de temps pour comprendre ses besoins.
Un accompagnement adapté fut mis en place avec l’école. Les séances du soir ne ressemblaient plus à des interrogatoires. Antoine apprit à féliciter son fils pour ses efforts, à fractionner les tâches et à lui laisser le temps de réfléchir.
Claire, elle, continua de l’aider, mais cette fois avec l’accord explicite d’Antoine et dans un cadre convenu avec les professionnels qui suivaient l’enfant.
Le premier soir où Hugo réussit seul un exercice qui l’avait longtemps bloqué, il ne brandit pas sa feuille en criant victoire.
Il la posa simplement devant son père.
— Tu peux vérifier ?
Antoine parcourut les réponses. Tout était correct.
— Tu as trouvé la bonne méthode, dit-il.
Hugo sourit.
— J’ai fait des dessins dans la marge.
— Alors garde tes dessins.
Le garçon le regarda, surpris.
— Même si la maîtresse dit que je dessine trop ?
— Tu pourras lui expliquer comment ils t’aident. Et nous chercherons ensemble une solution si elle a besoin que tu présentes ton travail autrement.
Hugo rangea soigneusement sa feuille. Il n’avait pas cessé d’avoir peur du jour au lendemain, mais il commençait à comprendre que ses erreurs ne déterminaient plus sa place dans cette maison.