— Quels comptes ?
— Ceux qui expliquent pourquoi tu me demandes de l’argent chaque mois alors que tu verses des sommes régulières à BM Conseil et Gestion. Et ceux qui expliquent comment ma signature s’est retrouvée sur une demande de garantie que je n’ai jamais signée.
Le silence qui a suivi était différent de tous ceux que j’avais connus avec lui.
Ce n’était pas le silence d’un homme vexé.
C’était celui de quelqu’un qui cherchait une réponse.
— Tu fouilles dans mes affaires maintenant ?
— Je vérifie ce que je finance.
— Tu ne comprends rien à la gestion d’un restaurant !
— C’est possible. Mais je comprends parfaitement mes relevés bancaires.
J’ai raccroché.
Trois jours plus tard, les premières vérifications apportèrent une réponse à une partie de mes questions.
BM Conseil et Gestion était une société dirigée par un ancien associé de Bastien. Elle facturait au restaurant des prestations administratives et commerciales, mais plusieurs factures semblaient correspondre à des services mal documentés, voire à des prestations qui n’avaient jamais été réalisées.
Les virements provenaient bien des fonds du restaurant. Cela ne prouvait pas à lui seul une fraude, mais les justificatifs étaient insuffisants et certaines dates ne correspondaient pas aux contrats disponibles.
Mon avocate me conseilla de ne tirer aucune conclusion avant un examen comptable indépendant.
Je lui demandai donc de faire le nécessaire.
Puis elle me posa une question :
— Avez-vous encore des copies des documents que Bastien vous a fait signer lors de la création du restaurant ?
J’ai fouillé mes archives personnelles.
Je retrouvai les contrats de prêt, les factures du matériel et les échanges avec le propriétaire. Tout était classé dans des dossiers que j’avais soigneusement conservés.
Au fond d’une chemise, je découvris une convention que je n’avais jamais vraiment examinée. Elle avait été signée lors de la création du restaurant et précisait les conditions dans lesquelles mes apports financiers devaient être remboursés.
Bastien m’avait toujours assuré qu’il s’agissait d’une formalité comptable.
Or, le document indiquait que mes apports devaient être inscrits dans les comptes de la société et que tout remboursement devait être justifié et approuvé selon une procédure précise.
Les documents comptables que j’avais en ma possession ne correspondaient pas aux sommes réellement versées.
J’ai senti une colère froide me traverser.
Pendant des années, j’avais accepté de financer le restaurant parce que Bastien me répétait que nous construisions quelque chose ensemble. Mais si mes apports avaient été mal enregistrés, je risquais de devoir me battre pour faire reconnaître ce que j’avais réellement investi.
Et si la garantie bancaire avait été falsifiée, les conséquences pouvaient être encore plus graves.
L’expert-comptable indépendant contacté par mon avocate commença à examiner les pièces disponibles. Il demanda les relevés complets, les contrats fournisseurs, les factures de BM Conseil et les documents transmis à la banque.
C’est alors qu’un autre élément apparut.
La société de conseil avait reçu des paiements du restaurant, mais elle avait également transféré plusieurs sommes à une entreprise appartenant à Émilie.
Je compris soudain pourquoi elle s’était montrée si agressive lorsque je lui avais demandé des explications sur ses achats.
Elle ne défendait pas seulement son droit à porter une robe coûteuse à la fête de sa mère.
Elle défendait peut-être une source de revenus qu’elle ne voulait pas voir disparaître.
Je ne pouvais toujours pas affirmer qu’elle connaissait l’origine des fonds. Mais je savais désormais que ses dépenses personnelles n’étaient qu’une petite partie d’un problème beaucoup plus vaste.
Une semaine après la réception, j’ai reçu une convocation à une réunion organisée par les associés du restaurant. Mon avocate m’accompagnait.
Bastien était assis à une extrémité de la table. Émilie se trouvait à côté de lui. Monique, ma belle-mère, était venue pour soutenir son fils.
Lorsque j’entrai, personne ne me salua.
Bastien prit immédiatement la parole.
— Nous sommes ici pour trouver une solution. Aurélie a pris des décisions brutales qui mettent l’entreprise en difficulté.
Mon avocate posa calmement une chemise sur la table.
— Nous sommes ici pour examiner les opérations financières, les engagements pris au nom de ma cliente et les documents dont l’authenticité est contestée. Nous souhaitons également que les faits survenus lors de la réception soient traités séparément, selon les procédures appropriées.
Le visage de Bastien se ferma.
Émilie intervint :
— Tout ça pour quelques vêtements et une dispute ? Tu veux vraiment ruiner ton propre mari ?
Je la regardai.
— Non. Je veux savoir où est passé l’argent que j’ai investi.
L’expert-comptable présenta alors ses premières conclusions provisoires. Plusieurs dépenses nécessitaient des justificatifs supplémentaires. Certains paiements avaient été comptabilisés de manière incohérente, et la garantie bancaire faisait l’objet d’une vérification spécifique.
Puis il afficha la liste des transferts vers BM Conseil et Gestion.