Madeleine posa son téléphone au milieu de la table.
— Avant que Monsieur Delmas ne signe quoi que ce soit, je crois que tout le monde devrait écouter ceci.
Philippe leva les yeux au ciel.
— Madeleine, ce sont des affaires privées. Vous n’avez rien à faire ici.
— C’est précisément ce que vous m’avez dit hier soir, répondit-elle. Et c’est précisément pour cela que j’ai conservé cet enregistrement.
Elle appuya sur l’écran.
Un grésillement traversa la pièce. Puis la voix de Philippe retentit, parfaitement reconnaissable.
— Il faut que ce soit réglé avant la prochaine assemblée. Tant qu’Adrien refuse de sortir de sa dépression, il représente un risque pour Medilink. Avec la délégation, je pourrai reprendre les décisions importantes.
Une autre voix s’éleva. Celle de Sophie.
— Et si les médecins disent qu’il peut encore récupérer ? Nous ne pourrons pas prétendre qu’il est incapable indéfiniment.
— Nous n’avons pas besoin de le déclarer incapable pour toujours, répondit Philippe. Il suffit de convaincre les administrateurs qu’il ne peut plus gérer. Une fois que j’aurai les pouvoirs, personne ne me les reprendra facilement.
Camille intervint alors.
— Et moi, dans tout ça ? Vous m’avez promis que je pourrais revenir auprès de lui sans que la presse me traite de profiteuse.
Un silence suivit.
Puis Philippe lâcha une phrase qui glaça la pièce.
— Tu reviendras quand les choses seront réglées. Adrien a besoin de quelqu’un à ses côtés, et tu es la seule personne qui puisse donner une image rassurante. Mais ne t’inquiète pas, il ne restera pas longtemps à la tête de l’entreprise.
L’enregistrement s’arrêta.
Personne ne bougea.
Camille retira lentement sa main du fauteuil d’Adrien. Sophie fixait la table. Les deux avocats échangèrent un regard embarrassé.
Philippe, lui, fut le premier à retrouver la parole.
— C’est ridicule. Cet enregistrement ne prouve rien. Une conversation privée peut être sortie de son contexte.
Madeleine ne baissa pas les yeux.
— Peut-être. C’est justement pour cela que j’ai remis une copie à l’avocat indépendant de Monsieur Delmas, avec les documents que vous avez laissés dans votre bureau.
Philippe pâlit.
— Quels documents ?
— Ceux qui concernent les mouvements de fonds entre Medilink et une société de conseil dont vous êtes le bénéficiaire effectif. Ceux qui montrent également que plusieurs décisions ont été préparées sans l’accord du conseil d’administration.
Cette fois, les avocats se redressèrent.
L’un d’eux referma immédiatement le dossier posé devant lui.
— Monsieur Philippe, nous ignorions l’existence de ces éléments. Nous ne pouvons pas poursuivre cette démarche sans vérifications supplémentaires.
— Vous êtes mes avocats ! s’emporta Philippe.
— Nous sommes mandatés pour vous conseiller, pas pour cautionner des actes dont nous ne connaissons ni l’origine ni la régularité.
Adrien entendait leurs voix comme à travers une vitre. Il avait imaginé mille fois que sa famille finirait par lui prendre son entreprise. Pourtant, ce qui lui faisait le plus mal n’était pas la menace sur ses actions.
C’était d’entendre Camille parler de son retour comme d’une opération d’image.
Il tourna la tête vers elle.
— Tu savais qu’ils préparaient ça ?
Camille ouvrit la bouche, puis la referma.
— Je savais que Philippe voulait réorganiser la direction. Il m’a dit que tu avais besoin de repos, que tu ne voulais plus voir personne et que tu risquais de perdre Medilink si tu continuais comme ça.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
Elle baissa les yeux.
— Oui. Je savais qu’ils voulaient que tu signes. Je me suis dit que si je revenais, tu m’écouterais peut-être. Je voulais aussi retrouver ma place dans ta vie.
Adrien eut un rire bref, sans joie.
— Ma place dans ta vie, tu l’as quittée le treizième jour.
— J’avais peur, Adrien ! Tu ne me laissais plus approcher. Tu me repoussais, tu hurlais, tu cassais tout. Je ne savais pas comment vivre avec ça.
Pour la première fois depuis son arrivée, sa voix ne cherchait pas à le convaincre. Elle tremblait.
Adrien resta silencieux. Il savait qu’elle n’avait pas été préparée à voir l’homme qu’elle aimait devenir dépendant des autres. Il savait aussi qu’il avait rendu la vie insupportable à plusieurs personnes qui avaient tenté de l’aider.
Mais la peur de Camille n’excusait pas sa participation à cette mise en scène.
— Tu avais le droit de partir, dit-il enfin. Tu avais le droit d’avoir peur. Tu n’avais pas le droit de revenir aujourd’hui pour me faire signer des papiers sous prétexte que tu voulais me protéger.
Camille essuya une larme.
— Je suis désolée.
— Je t’entends. Mais je ne te demande pas de revenir.
Elle hocha la tête, incapable de répondre.
Sophie tenta alors de se rapprocher.