Laurent ne répondit pas immédiatement à Claire. Il avait appris qu’une personne qui mentait pouvait contrôler ses mots, mais rarement sa respiration. Or, à cet instant, son ex-femme respirait par petites goulées, comme si l’air lui-même risquait de la trahir.
Didier posa son café sur la table de chevet.
— Bon, assez joué. Manon a besoin de repos. Claire, viens, nous rentrons.
Manon se raidit aussitôt. Ses doigts se refermèrent sur ceux de son père.
Laurent ne bougea pas.
— Elle ne rentrera nulle part tant que les médecins ne l’auront pas autorisée à partir.
— Tu n’as aucune autorité ici, répliqua Didier. Et je te conseille de faire attention à ce que tu racontes. Une étudiante sous médicaments contre un commandant de police, tu sais comment cela se terminera.
— Je sais surtout qu’une enquête ne devrait pas dépendre de ton grade.
Le sourire de Didier disparut.
— Tu crois vraiment que quelqu’un va risquer sa carrière pour toi ?
— Je ne demande à personne de risquer sa carrière. Je demande que les preuves soient examinées.
Laurent sortit dans le couloir et appela un ancien collègue, désormais responsable de la sécurité d’un organisme public. Il ne lui demanda aucun traitement de faveur. Il lui demanda simplement comment signaler des violences présumées impliquant un officier susceptible d’intervenir dans sa propre enquête.
La réponse fut claire : saisir les services compétents hors de la hiérarchie locale, conserver les éléments originaux et éviter toute confrontation qui pourrait compromettre les preuves.
Laurent contacta ensuite un avocat et les autorités compétentes. Il demanda que les blessures de Manon soient documentées, que ses déclarations soient recueillies dans des conditions adaptées à son état et que tout conflit d’intérêts soit signalé.
À son retour dans la chambre, Didier avait changé de stratégie.
— Laurent, je comprends que tu sois bouleversé. Nous voulons tous le bien de Manon. Peut-être qu’elle a mal interprété une dispute.
Cette fois, Laurent ne répondit pas. Il regarda Claire.
Elle fixait le sol.
— Maman… murmura Manon.
Claire releva la tête. Sa fille essaya de poursuivre, mais la douleur l’obligea à s’arrêter. L’infirmière intervint aussitôt et lui administra les soins prescrits.
Laurent se plaça près du lit.
— Tu n’as pas besoin de parler maintenant. Nous prendrons le temps qu’il faudra.
Manon cligna des yeux, puis désigna de nouveau son téléphone.
Le lendemain matin, un officier indépendant se présenta à l’hôpital. Le téléphone fut placé sous procédure de conservation afin que son contenu puisse être examiné sans altérer les données. Les enquêteurs découvrirent plusieurs messages effacés, des photographies de blessures anciennes et une note enregistrée quelques semaines plus tôt.
Mais ce n’était pas encore la preuve décisive.
La note mentionnait une caméra installée dans la cave de la maison familiale. Didier avait affirmé qu’elle était hors service. Pourtant, Manon avait expliqué à son père, par écrit, qu’elle avait découvert un petit dispositif de surveillance dissimulé derrière une étagère.
Elle avait ignoré s’il fonctionnait encore.
Laurent comprit alors ce que signifiaient les lettres qu’elle avait tracées sur sa main : C. A. M.
Ce n’était pas un nom.
C’était l’abréviation que Manon utilisait pour désigner le coffret d’archives multimédias, un ancien système de stockage que Laurent lui avait appris à utiliser lorsqu’elle était adolescente. Elle avait conservé le mot de passe dans un carnet universitaire, loin de la maison.
À la demande des enquêteurs, le dispositif fut recherché et récupéré dans des conditions permettant d’en préserver les données.
Quelques heures plus tard, Laurent fut convoqué pour assister à une première consultation de la séquence pertinente, en présence des personnes habilitées.
L’image était sombre. La caméra ne couvrait qu’une partie de la cave, mais le son était suffisamment clair.
On entendait Didier reprocher à Manon d’avoir parlé à une amie des marques sur ses poignets. Il lui ordonnait de retirer son téléphone. Manon refusait et tentait de remonter l’escalier.
Puis Didier la rattrapait.
La suite ne dura que quelques secondes.
Des coups. Un cri étouffé. Le bruit d’un corps heurtant le sol.
Et la voix de Didier, calme, presque administrative :
— Tu diras que tu es tombée. Personne ne croira une étudiante contre un commandant.
Laurent serra les poings sous la table. Il avait vu des scènes de violence dans des dossiers militaires, des images qu’il n’avait jamais pu oublier. Mais entendre cette phrase prononcée par l’homme qui vivait auprès de sa fille depuis douze ans lui donna la sensation d’être de nouveau un jeune père impuissant, incapable de protéger son enfant.
L’enquêteur mit la vidéo en pause.
— Nous allons faire authentifier ce fichier et vérifier sa chronologie. Nous devons également examiner les autres éléments et entendre les personnes concernées.
Laurent acquiesça.