Véronique ajusta le micro et balaya la salle du regard. Elle connaissait chacun de ses invités, savait qui travaillait à la mairie, qui dirigeait une entreprise et qui pouvait lui rendre service. Elle avait organisé cette réception comme elle organisait sa vie : chaque détail à sa place, chaque personne dans le rôle qu’elle lui avait attribué.
— Lorsqu’une femme épouse un Delmas, commença-t-elle, elle ne rejoint pas seulement un homme. Elle rejoint une histoire, un nom et des responsabilités.
Quelques invités hochèrent la tête.
Julien resta debout près de Camille.
— Maman, qu’est-ce que tu fais ?
— Je prends simplement la parole. Tu devrais être heureux que je m’intéresse à votre avenir.
Elle ouvrit le classeur.
— J’ai préparé quelques recommandations pour aider Camille à s’intégrer. Rien de méchant. Des règles de présentation, de comportement, de gestion du foyer…
— Tu as préparé un règlement pour ma femme ? demanda Julien.
— Ne rends pas les choses ridicules.
Véronique tourna une page.
Camille aperçut des listes imprimées : les vêtements qu’elle était censée porter lors des événements familiaux, les personnes qu’elle devait éviter de contredire, les repas qu’elle devait privilégier avant les réceptions, et même une rubrique intitulée « Réduction des influences extérieures ».
Son nom figurait en haut de chaque feuille.
Ce n’était donc pas une carte improvisée pour faire rire quelques invités.
Quelqu’un avait passé des heures à organiser sa soumission.
— Tu as fouillé dans mes affaires ? demanda Camille.
— J’ai simplement pris des notes au fil de nos conversations.
— Certaines de ces informations sont privées.
— Tu es mariée à mon fils. Ce qui touche à sa vie me concerne aussi.
Julien tendit la main.
— Donne-moi ce classeur.
Véronique le referma aussitôt.
— Tu vas vraiment me faire passer pour une mauvaise mère devant tout le monde ?
— C’est toi qui as choisi de transformer mon mariage en séance d’humiliation.
Un murmure parcourut la salle.
Camille regarda les invités. Certains semblaient choqués. D’autres baissaient les yeux, embarrassés d’avoir ri quelques minutes plus tôt. Quelques téléphones étaient toujours dirigés vers la table d’honneur.
Elle sentit une vieille habitude remonter en elle : sourire, prétendre que tout allait bien, attendre la fin de la réception pour pleurer dans une chambre.
Puis elle se souvint de son père.
Ne baisse jamais la tête pour être invitée à une table.
Elle redressa les épaules.
— Véronique, je veux que tu me répondes à une question. Est-ce que tu as demandé au domaine de me servir uniquement du concombre et de l’eau ?
— Je viens de t’expliquer que je voulais t’aider.
— Ce n’est pas ma question.
Véronique pinça les lèvres.
— Oui. Je leur ai donné cette consigne.
Camille acquiesça lentement.
— Merci. C’est tout ce que je voulais savoir.
Elle se tourna vers la responsable du domaine.
— Pourriez-vous conserver la carte et noter qui a demandé cette consigne ? Je souhaite simplement garder une trace exacte de ce qui s’est passé.
Claire Besson acquiesça, visiblement soulagée que quelqu’un lui indique enfin comment sortir de cette situation.
Véronique se raidit.
— Tu comptes porter plainte pour une assiette ?
— Je ne sais pas encore ce que je ferai. Mais je ne vais pas prétendre que cela n’a pas eu lieu pour te rassurer.
Julien prit la main de Camille.
— On peut quitter cette salle si tu le souhaites.
Elle regarda le repas, les fleurs, les bougies et les visages de ses proches.
— Pas encore. Je voudrais savoir pourquoi tu as préparé ce classeur.
Véronique eut un rire bref.
— Parce que je savais que tu finirais par provoquer une scène.
— Non, dit Camille. Tu as préparé ce classeur avant aujourd’hui. Tu as organisé ce repas avant aujourd’hui. Et tu as décidé de mon assiette sans me demander mon avis avant aujourd’hui. Ce n’est pas moi qui ai préparé cette scène.
Pour la première fois, Véronique n’eut pas de réponse immédiate.
C’est alors qu’une femme se leva à la table située près des fenêtres.
Elle portait une robe vert sombre et tenait une enveloppe kraft contre elle. Camille la reconnut : Pauline Arnaud, l’ancienne fiancée de Julien.
Pauline et Julien avaient été ensemble pendant près de trois ans, avant de rompre quatre ans plus tôt. Camille l’avait rencontrée une seule fois, lors d’un événement professionnel. Pauline s’était montrée polie, mais distante. Julien lui avait expliqué qu’ils s’étaient séparés parce qu’ils ne souhaitaient plus la même vie.
Véronique, elle, avait toujours parlé de Pauline avec une tendresse particulière.
— Pauline, ma chérie, dit-elle, que fais-tu ? Assieds-toi.
Pauline resta debout.
— Je crois que Camille mérite de connaître une partie de l’histoire avant que vous ne poursuiviez cette petite cérémonie.
Le visage de Véronique se décomposa.