Claire décida de ne rien révéler.

Pas encore.

Elle voulait voir jusqu’où Sophie était prête à aller lorsqu’elle pensait avoir affaire à une femme sans pouvoir.

À 18 heures, elle descendit au restaurant de l’hôtel. Elle avait changé de vêtements, mais portait toujours son vieux sac en toile. Elle s’installa près de la fenêtre et demanda une table pour une personne.

Le serveur consulta la salle avant de lui répondre.

— Je suis désolé, madame. Toutes les tables sont réservées.

Claire observa plusieurs tables vides.

— Même celle-ci ?

Le serveur hésita. Sophie venait d’apparaître derrière lui.

— Madame Morel, je vous ai déjà expliqué que notre établissement avait des exigences particulières. Si vous souhaitez dîner, il existe d’excellents restaurants en ville.

— J’ai réservé une suite ici. J’aimerais simplement dîner dans votre restaurant.

— Votre suite ne vous donne pas tous les droits.

Claire posa lentement sa serviette sur la table.

— Et votre fonction vous donne-t-elle le droit d’humilier vos clients ?

Sophie se pencha vers elle.

— Je vous conseille de faire attention à la manière dont vous me parlez.

À quelques mètres, Camille observait la scène. Plusieurs clients avaient cessé de manger.

Claire se leva finalement.

— Très bien. Nous allons régler cela autrement.

Elle retourna dans sa suite et envoya un message à Julien : « Je veux que la signature ait lieu dans le salon principal, à 20 heures. Faites venir Gérard Delmas et le notaire. »

Puis elle ajouta une seconde instruction : « Conservez toutes les preuves des incidents d’aujourd’hui. Rien ne doit être supprimé. »

À 19 h 45, Sophie reçut un appel de son père.

— Gérard, je suis occupée. Il y a une cliente compliquée que je dois gérer.

La voix de son père était tendue.

— Quelle cliente ?

— Une certaine Claire Morel. Elle prétend avoir réservé une suite et se comporte comme si l’hôtel lui appartenait.

Un silence glacial suivit.

— Répète son nom.

— Claire Morel. Pourquoi ?

— Ne lui adresse plus la parole. Ne prends aucune décision concernant cette femme. Je serai là dans quinze minutes.

Sophie fronça les sourcils.

— Papa, je sais gérer un hôtel.

— Pour une fois, écoute-moi.

Il raccrocha.

Sophie resta quelques secondes immobile, puis se convainquit que son père exagérait. Il était nerveux depuis le début des négociations avec l’acheteur. Cela n’avait sûrement aucun rapport avec cette cliente mal habillée.

À 20 heures précises, deux voitures noires s’arrêtèrent devant les Terrasses du Lac.

Gérard Delmas entra le premier, accompagné d’un notaire et de Julien, l’avocat de Claire. Plusieurs responsables de l’hôtel vinrent les saluer.

Sophie se précipita vers son père.

— Enfin ! Il faut que je te parle de cette femme…

— Où est madame Morel ? demanda-t-il.

— Dans sa chambre, je suppose.

— Faites-la venir immédiatement.

Sophie ouvrit la bouche, stupéfaite.

Quelques minutes plus tard, Claire descendit dans le hall. Jean noir, veste sobre, cheveux attachés. Son vieux sac en toile pendait toujours à son épaule.

Gérard s’avança vers elle.

— Madame Morel, je vous présente mes excuses pour cette attente.

Il lui serra la main avec un respect évident.

Sophie regarda son père, puis Claire.

— Vous… vous vous connaissez ?

Julien posa une chemise cartonnée sur le comptoir.

— Madame Claire Morel représente le groupe Morel Hospitality. La cession des Terrasses du Lac vient d’être finalisée. À compter de la signature, le groupe devient propriétaire de l’établissement.

Le notaire confirma les documents.

Le silence tomba sur le hall.

Sophie eut un rire nerveux.

— C’est impossible. Vous ne pouvez pas acheter un hôtel de ce standing en arrivant habillée comme ça !

Claire tourna lentement la tête vers elle.

— Vous avez raison sur un point, madame Delmas. Je ne ressemble pas à l’image que vous vous faites d’une propriétaire d’hôtel.

Elle posa son sac sur le comptoir.

— Mais je n’ai jamais prétendu être propriétaire lorsque je suis entrée ici. J’étais une cliente. J’avais une réservation payée, et je vous ai demandé de la vérifier.

Sophie pâlit.

— Il y a eu un malentendu…

— Un malentendu ? Vous avez refusé de vérifier mon nom. Vous avez demandé à un agent de sécurité de me mettre dehors. Vous avez pris mon téléphone et menacé une employée qui voulait simplement faire son travail. Ensuite, vous m’avez refusé l’accès au restaurant alors que je séjournais dans votre hôtel.

Claire fit signe à Julien.

Il sortit un dossier contenant les captures de réservation, les témoignages recueillis et les premiers éléments des enregistrements de vidéosurveillance.

Gérard parcourut les pages, le visage de plus en plus sombre.

— Sophie, est-ce vrai ?

— Papa, je protégeais l’image de l’établissement !

— En humiliant une cliente ?

— Je ne savais pas qui elle était !