Laurent verrouilla les portes et observa les trois hommes à travers le pare-brise.

— Vous les connaissez personnellement ? demanda-t-il à Inès.

Elle secoua la tête, incapable de parler normalement.

— Ils viennent parfois devant la brasserie. Au début, ils me faisaient des remarques. Ensuite, ils ont commencé à m’attendre à la sortie. J’ai changé mes horaires, mes trajets… Rien n’y fait.

L’un des hommes désigna Inès et lui fit signe de descendre.

Laurent attrapa son téléphone et prévint le centre de régulation. Il décrivit la situation, donna l’emplacement exact du bus et demanda l’intervention des forces de l’ordre.

— Restez à l’intérieur, dit-il à Inès. Je ne vais pas vous faire descendre ici.

Les hommes continuèrent à frapper contre la porte. Laurent ne répondit pas à leurs provocations. Il attendit les instructions du régulateur et garda les portes verrouillées.

Puis Inès murmura :

— Mireille m’avait dit de toujours monter dans un bus où le conducteur me reconnaissait. Elle disait que, tant que quelqu’un savait où j’étais, je ne serais pas complètement seule.

Laurent sentit la honte lui monter au visage.

Il avait vu Mireille pendant des semaines. Il connaissait son manteau, son sac, ses habitudes. Pourtant, il ne lui avait jamais demandé son prénom.

Il avait remarqué ses allers-retours, mais pas les regards qu’elle lançait parfois vers les passagers qui attendaient aux arrêts. Il avait interprété son silence comme un problème, jamais comme une vigilance.

— Pourquoi ne m’as-tu pas expliqué tout ça plus tôt ? demanda-t-il doucement.

Inès baissa les yeux.

— Parce que je ne savais pas si vous me croiriez. Et parce que Mireille m’avait demandé de ne pas raconter son histoire à tout le monde. Elle ne voulait pas que je me sente encore plus exposée.

Le régulateur confirma que les policiers étaient en route. Laurent suivit leurs instructions et maintint le bus à l’arrêt dans un endroit éclairé et fréquenté, sans ouvrir les portes aux hommes.

Quelques minutes plus tard, les policiers arrivèrent. Les trois individus s’éloignèrent lorsque les agents s’approchèrent, mais ceux-ci purent recueillir le témoignage d’Inès et les premiers éléments concernant les faits signalés. Ils lui expliquèrent les démarches possibles pour déposer plainte et conserver les preuves des incidents précédents.

Quand le calme revint, Laurent se tourna vers elle.

— Je suis désolé.

Inès ne répondit pas tout de suite.

— Pour quoi ?

— Pour avoir jugé Mireille sans savoir. Pour l’avoir humiliée. J’aurais dû lui parler avec respect, même si je ne comprenais pas ce qu’elle faisait.

La jeune femme acquiesça faiblement.

— Elle ne vous en voulait pas autant que vous le pensez. Elle disait surtout que les gens voient une vieille dame et décident immédiatement de ce qu’elle est capable de faire.

Laurent reprit son service, mais il n’arriva pas à oublier cette phrase.

Le lendemain, avant sa prise de poste, il demanda à son responsable comment il pouvait signaler plus efficacement les situations préoccupantes et quelles procédures suivre lorsqu’un passager semblait menacé. Il voulait apprendre à protéger les voyageurs sans improviser ni mettre quiconque en danger.

Puis il chercha Mireille.

Il demanda discrètement à quelques habitués s’ils savaient où la retrouver. Une femme qui prenait régulièrement la même ligne lui indiqua qu’elle habitait dans un petit appartement du quartier de Villejean.

Laurent ne se présenta pas chez elle sans invitation. Il lui écrivit une lettre, qu’il confia à cette habituée avec son accord.

Il y reconnaissait son erreur, sans chercher d’excuse.

Trois jours plus tard, Mireille revint.

Elle monta dans le bus à 22 h 40, comme avant. Son manteau gris était toujours élimé et son sac en toile serré contre elle.

Laurent ouvrit les portes et la salua.

— Bonsoir, madame.

Elle s’arrêta devant lui.

— Je m’appelle Mireille, dit-elle.

— Bonsoir, Mireille.

Elle observa son visage quelques secondes, puis valida son titre de transport et alla s’asseoir près de la fenêtre.

Ce soir-là, elle n’était pas seule. Inès l’attendait deux rangs derrière, avec une autre passagère qui avait proposé de faire le trajet avec elle pendant quelque temps.

Au terminus, Laurent les vit descendre ensemble.

Avant de partir, Mireille se retourna vers lui.

— Vous savez, monsieur Ferret, je ne suis pas montée dans ce bus pour devenir indispensable à quelqu’un. Je montais parce que je pouvais aider une jeune femme à rentrer chez elle sans avoir peur.

Elle marqua une pause.

— Mais vous auriez pu me demander pourquoi, au lieu de décider à ma place.

Laurent baissa la tête.

— Vous avez raison.

Mireille ne lui offrit pas immédiatement son pardon. Elle lui adressa simplement un signe de tête avant de s’éloigner avec Inès.

Les semaines suivantes, la situation d’Inès fut prise au sérieux. Elle conserva les messages et les informations dont elle disposait, poursuivit les démarches auprès des autorités et sollicita le soutien de personnes de confiance. Mireille continua à prendre le bus, mais elle ne se sentit plus obligée d’assurer seule la sécurité de la jeune femme.