Claire relut le dossier trois fois.
La photographie était accompagnée d’un rapport rédigé par une agence privée. Plusieurs pages décrivaient les habitudes de Sophie, ses déplacements, les horaires d’école d’Émilie et les moments où elle sortait avec les jumelles.
En bas de la dernière page figurait le nom du client : Julien Delmas.
— Il a payé quelqu’un pour nous surveiller ? murmura Sophie.
Claire ne répondit pas immédiatement.
Elle venait de remarquer une autre photographie. On y voyait Sophie, endormie sur un banc du parc, les deux bébés dans leur poussette. Émilie était assise à côté d’elle, une main posée sur le bras de sa mère.
La légende indiquait : « Négligence maternelle présumée. »
— Ce jour-là, Sophie, tu te souviens de ce qui s’est passé ?
Sophie se couvrit la bouche.
— Les jumelles avaient de la fièvre. J’avais passé la nuit aux urgences pédiatriques. Je me suis assise cinq minutes pendant qu’Émilie les surveillait. J’étais épuisée.
Claire sentit la colère monter.
Quelqu’un avait transformé un instant d’épuisement en preuve à charge, sans chercher à comprendre les circonstances.
Mais le plus inquiétant était ailleurs : le dossier contenait des informations qu’un simple observateur dans la rue n’aurait pas pu obtenir.
Les horaires des rendez-vous médicaux. Les montants versés par Julien. Une copie d’un message privé entre Sophie et sa sœur.
Claire referma le dossier.
— Il faut que tu contactes un avocat spécialisé en droit de la famille. Ne réponds plus à Julien sous le coup de l’émotion. Et surtout, conserve tous les documents et messages.
Sophie se mit à pleurer.
— Il veut mes filles. Il veut me prendre mes filles parce que je n’arrive pas à tout faire toute seule.
— Nous ne savons pas encore ce qu’il obtiendra. Mais ce dossier ne prouve pas à lui seul que tu es incapable de t’occuper de tes enfants.
Claire voulait la rassurer, pourtant une question la hantait.
Comment Julien avait-il appris l’existence de ses visites ?
Elle n’avait jamais publié de photographie des enfants. Elle n’avait donné aucun détail sur cette famille dans ses travaux universitaires. Elle avait même évité de noter les noms complets.
Elle appela la société de surveillance dont le nom figurait sur la facture.
Après plusieurs transferts, un responsable accepta de lui parler. Il ne pouvait pas communiquer les détails du contrat à une tierce personne, mais il confirma qu’une mission avait été effectuée à la demande de Julien Delmas.
Il précisa également qu’une photographie de la pharmacie avait été transmise au client le jour même.
Claire raccrocha, glacée.
L’homme en veste grise n’avait jamais eu pour objectif de protéger Émilie.
Il cherchait des éléments utilisables contre sa mère.
Le soir même, Thomas trouva Claire devant son ordinateur, entourée de copies du dossier.
— Tu as encore passé la journée chez Sophie ?
— Son mari la surveillait pour lui retirer ses filles.
Thomas prit une page, la parcourut, puis la reposa.
— C’est terrible. Mais tu ne peux pas porter cette famille sur tes épaules.
— Je ne porte personne. J’essaie de l’aider.
— Non, Claire. Tu as commencé par l’aider, puis tu es devenue son unique soutien. Tu réponds à ses appels au milieu de la nuit, tu annules nos rendez-vous et tu utilises même ton travail pour comprendre sa situation. Tu ne vois plus la frontière.
Elle se redressa, blessée.
— Tu me reproches de venir en aide à une mère en difficulté ?
— Je te reproche de croire que parce que tu comprends la souffrance des autres, tu dois devenir indispensable à leur vie.
Cette phrase la mit en colère parce qu’elle touchait juste.
Elle détourna les yeux.
Thomas ajouta plus doucement :
— Et si ton implication finit par compliquer sa procédure ? Son avocat doit savoir exactement quel rôle tu as joué. Tu ne peux pas être à la fois son amie, son soutien et une psychologue qui prend des notes sur elle sans son accord.
Claire resta silencieuse.
Pour la première fois, elle envisagea que ses bonnes intentions aient pu créer un nouveau problème.
Le lendemain, elle appela Sophie et lui expliqua qu’elle devait suspendre ses visites régulières jusqu’à ce que son avocat détermine comment préserver l’indépendance de la procédure. Elle continuerait à lui transmettre les coordonnées des services compétents, mais elle ne voulait pas que son intervention soit utilisée pour contester la crédibilité de Sophie.
Sophie réagit mal.
— Alors tu me laisses tomber, toi aussi ?
Claire sentit les mots lui faire mal.
— Non. Je refuse simplement de te promettre que je peux résoudre seule une situation qui nécessite des professionnels et des preuves.
Sophie raccrocha.
Pendant deux jours, Claire n’eut aucune nouvelle.
Puis elle reçut un message d’un numéro inconnu.
« Vous devriez regarder la photographie de la pharmacie jusqu’au bout. »