J’aurais dénoncé mon propre fils immédiatement. Quand la vie d’une enfant est en danger, chercher à comprendre ne doit jamais retarder les secours. Et Madeleine allait bientôt découvrir que Zoé n’était pas la seule victime des mensonges de Thomas.
Dans l’ambulance, la petite fille serrait la main de sa grand-mère.
— Mamie, tu ne vas pas me laisser retourner chez papa ?
Madeleine se pencha vers elle.
— Non, mon trésor. Tu es en sécurité. Je te le promets.
Mais au fond d’elle, elle savait qu’une promesse ne suffirait pas. Il faudrait découvrir comment son propre fils avait pu faire croire à tout le monde que sa fille était morte, et surtout pourquoi il avait conservé une vidéo portant le prénom d’une autre enfant.
Au commissariat, l’enquêteur chargé de l’affaire, le capitaine Morel, visionna les fichiers de la carte mémoire. La première vidéo montrait Thomas dans une chambre médicalisée, en train de parler à une femme dont le visage restait hors champ.
— Elle ne doit pas pouvoir raconter ce qui s’est passé, disait-il. Si elle parle, tout s’écroule.
La vidéo s’arrêtait là.
La seconde portait le nom de « LUCIE — 2017 ». Elle était plus ancienne, et sa date correspondait à une période que Madeleine n’avait jamais oubliée : l’année où son fils avait brusquement quitté Lyon pendant plusieurs mois, prétendant travailler sur un projet immobilier en Suisse.
Le capitaine lança l’enregistrement.
Cette fois, c’était Claire qui apparaissait à l’écran. Elle semblait beaucoup plus jeune. Elle tenait dans ses bras une petite fille aux cheveux blonds, qui portait un bracelet d’hôpital.
— Lucie, disait Claire, si quelqu’un te demande ce qui s’est passé, tu dis que tu ne te souviens de rien. Tu comprends ?
L’enfant secouait la tête.
— Mais maman, j’ai entendu papa parler de la petite fille.
Claire regardait nerveusement vers la porte.
— Quelle petite fille ?
— Celle qui devait venir vivre avec nous. Papa a dit qu’elle ne devait jamais retrouver sa famille.
La vidéo s’interrompait brutalement.
Le capitaine Morel fit immédiatement une copie sécurisée du fichier et demanda à ses collègues de retrouver l’identité de Lucie. Il était trop tôt pour tirer des conclusions, mais le contenu justifiait d’examiner les liens entre les deux enfants et les circonstances de leur prise en charge.
Pendant ce temps, à l’hôpital, les médecins confirmaient que Zoé avait besoin d’une surveillance étroite. Ils ne pouvaient pas encore déterminer toutes les substances auxquelles elle avait été exposée. Elle était déshydratée, affaiblie et terrifiée à l’idée de s’endormir.
Madeleine resta près de son lit.
Chaque fois que Zoé fermait les yeux, elle les rouvrait brusquement.
— Si je dors, papa va revenir.
— Les médecins sont là, ma chérie. Et moi aussi.
— Il disait que les enfants qui parlent trop doivent dormir longtemps.
Madeleine sentit son cœur se serrer.
Elle ne posa pas davantage de questions. Zoé avait besoin de soins et de sécurité, pas d’un interrogatoire. Elle lui caressa doucement les cheveux jusqu’à ce que sa respiration s’apaise.
Vers quatre heures du matin, le capitaine Morel vint la voir.
— Madame, nous avons découvert quelque chose concernant votre famille.
Madeleine se leva.
— Quoi donc ?
Il ouvrit son dossier.
— Lucie était la fille de votre fille aînée, Émilie.
Madeleine sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Émilie.
Sa fille était morte en 2017, officiellement à la suite d’un accident de voiture sur une route de Haute-Savoie. Elle avait vingt-neuf ans. Après sa mort, Thomas avait pris une place considérable dans la vie de Madeleine. Il l’avait aidée pour les démarches, organisé les obsèques et affirmé qu’Émilie avait confié à son frère le soin de veiller sur sa petite fille, Lucie.
Mais Lucie avait disparu quelques mois plus tard.
Thomas avait expliqué que les services sociaux l’avaient placée dans une famille d’accueil après avoir découvert des problèmes administratifs dans le dossier d’Émilie. Il avait promis à sa mère qu’il faisait tout pour retrouver l’enfant.
Madeleine l’avait cru.
Elle avait pleuré sa fille, puis sa petite-fille, sans jamais imaginer que les deux histoires pouvaient être liées.
— Vous êtes en train de me dire que Lucie n’a jamais été retrouvée ?
— Pas officiellement par votre famille. Nous avons identifié des documents laissant penser que son identité a été modifiée après son placement. Nous devons vérifier les circonstances exactes et retrouver les personnes qui l’ont prise en charge.
Madeleine s’appuya contre le mur.
— Et Zoé ? Pourquoi mon fils aurait-il fait cela à Zoé ?
Le capitaine ne répondit pas immédiatement.
— Nous pensons que les deux affaires pourraient être liées à un secret concernant la mort d’Émilie. Mais nous devons établir les faits avant de vous donner une réponse.
Madeleine ferma les yeux.