Matthieu ne répondit pas tout de suite. Il posa le dossier sur la table de la cuisine et demanda à Élise de lui montrer le détail qu’elle avait reconnu.

Elle désigna un petit numéro imprimé dans le coin inférieur de la dernière page.

— C’est le numéro du registre que ma mère avait noté dans son carnet. Elle disait que si quelque chose lui arrivait, il faudrait chercher les documents sous cette référence.

— Où est ce carnet ?

Élise se leva brusquement et monta dans sa chambre. Quelques minutes plus tard, elle redescendit avec une boîte en fer cabossée, contenant des lettres, des factures et un petit carnet à couverture bleue.

Sa mère avait écrit une phrase sur la première page : « Si l’on prétend qu’André a vendu le verger, cherchez qui a enregistré la vente et à quelle date. »

Matthieu comprit qu’ils ne devaient surtout pas aller provoquer Lucien. Ils avaient besoin de preuves, pas d’une confrontation qui lui donnerait le temps de les faire disparaître.

Le lendemain, ils prirent rendez-vous avec Maître Delmas, une avocate de Cahors recommandée par Bernard. Elle examina le courrier de réclamation, la prétendue reconnaissance de dette et les notes de la mère d’Élise.

Son visage se ferma en découvrant la date.

— Une signature attribuée à une personne décédée ne prouve pas, à elle seule, une fraude. Mais si ce document a réellement été établi après son décès, il faut déterminer qui l’a rédigé, qui l’a signé et dans quel but. Nous allons contester cette créance par écrit et demander les pièces justificatives. Ne payez rien et ne signez rien sous pression.

Elle leur conseilla également de conserver les originaux, de faire des copies sécurisées et de noter chaque nouvelle tentative d’intimidation.

Puis elle examina le carnet.

Une page mentionnait un ancien notaire, Maître Roux, qui avait pris sa retraite quelques mois avant la mort d’André. À côté de son nom, la mère d’Élise avait écrit : « Il a vu la première version. Il sait que mon mari n’a jamais signé devant lui. »

— Voilà notre première piste, dit l’avocate.

Trois jours plus tard, grâce aux archives conservées par l’étude notariale, ils retrouvèrent une copie d’un document préparatoire concernant le verger. André envisageait effectivement de contracter un prêt pour moderniser l’exploitation, mais le dossier ne contenait aucun acte authentique établissant la vente à Lucien.

Une autre pièce attira l’attention de Maître Delmas : un courrier adressé à André par une société appelée Vabre Conditionnement. Il proposait un financement garanti par les revenus futurs du verger. La somme correspondait presque exactement à celle que Lucien réclamait désormais à Élise.

Pourtant, André n’avait jamais accepté cette proposition dans les documents retrouvés.

— Ce n’est pas encore la preuve que Lucien a fabriqué les actes, précisa l’avocate. Mais cela suggère que la dette et le transfert du terrain pourraient être liés. Nous devons vérifier les registres fonciers et les mouvements financiers.

Élise sentit sa colère se mêler à une peur ancienne. Pendant des années, elle avait cru que les difficultés de sa mère venaient de son incapacité à se défendre. Elle découvrait maintenant que celle-ci avait peut-être passé ses derniers mois à lutter contre un système dont elle ne possédait pas toutes les pièces.

Matthieu, assis à côté d’elle, posa doucement sa main sur la table.

— On va continuer. Mais tu n’as pas à porter ça toute seule.

Elle hocha la tête sans parvenir à parler.

Deux semaines plus tard, Maître Delmas les rappela. Les registres montraient que le verger avait bien été transféré à une société immobilière liée à Lucien, pour un prix nettement inférieur à l’estimation de l’époque. L’acte mentionnait une procuration signée par André.

Or, d’après les archives médicales et les témoignages recueillis, André se trouvait à l’hôpital le jour où la procuration aurait été établie. Cela ne suffisait pas à prouver qu’il ne pouvait pas signer, mais rendait indispensable une vérification approfondie.

Plus troublant encore, le même cabinet comptable avait préparé des documents pour plusieurs exploitants agricoles du secteur. Certains avaient ensuite perdu des parcelles ou s’étaient retrouvés poursuivis pour des dettes qu’ils contestaient.

Maître Delmas prit contact avec les conseils de deux autres familles. Leurs dossiers présentaient des similitudes : des signatures discutées, des prêts mal expliqués et des garanties dont les propriétaires affirmaient n’avoir jamais compris la portée.

Le verger n’était peut-être pas un cas isolé.

Lorsque Lucien apprit qu’une avocate intervenait, il se présenta lui-même à la ferme.

Il arriva dans une voiture noire, descendit sans se presser et trouva Élise près du hangar. Matthieu travaillait à quelques mètres.

— Tu compliques les choses, Élise, dit-il. Ta mère était endettée. Tu devrais être reconnaissante que je te propose encore un arrangement.

— Ma mère était morte depuis dix-sept jours lorsque votre société prétend qu’elle a reconnu cette dette.