J’ai composé le numéro du docteur Paloma. Il a sonné quatre fois avant qu’une voix essoufflée réponde.
« Docteur, c’est Mère Supérieure. Sœur Esperanza vient de m’annoncer une troisième grossesse. Je voudrais que vous veniez immédiatement. »
Un silence.
Puis il a répondu d’une voix étrangement sèche :
« Ce n’est pas nécessaire. Je connais déjà son état. »
J’ai senti mes doigts se crisper autour du combiné.
« Comment pouvez-vous le savoir ? Je ne vous ai pas encore expliqué ses symptômes. »
Il a raccroché.
Je suis restée immobile quelques secondes. Puis j’ai appelé Sœur Beatriz, la religieuse qui tenait les registres médicaux du couvent.
« Je veux les dossiers d’Esperanza. Les trois dernières années. Tous les documents, sans exception. »
Elle est arrivée vingt minutes plus tard, pâle et tremblante, avec une boîte en carton contre sa poitrine.
« Mère… je crois que vous devriez vous asseoir. »
À l’intérieur, il y avait des ordonnances, des résultats d’analyses et des comptes rendus médicaux. Mais un document m’a particulièrement frappée : une facture pour des injections hormonales, prescrites au nom d’Esperanza, mais signées par le docteur Paloma.
J’ai relu la date.
Elle correspondait exactement au début de sa première prétendue grossesse.
« Beatriz, qu’est-ce que cela signifie ? »
Elle a baissé les yeux.
« Je ne voulais pas vous le cacher, Mère. Le docteur disait que c’était un traitement nécessaire pour stabiliser son organisme. Il venait parfois la voir après les prières du soir. Il exigeait que personne ne l’accompagne. »
« Et tu l’as laissé faire ? »
Ses yeux se sont remplis de larmes.
« Il disait que c’était pour sauver les enfants. »
À cet instant, un cri a retenti dans le couloir.
C’était Esperanza.
Nous avons couru jusqu’à sa chambre. Elle était assise sur son lit, serrant Miguel contre elle. Le petit garçon jouait sur le tapis.
« Mère, le docteur Paloma est venu », a-t-elle dit calmement.
Je me suis figée.
« Où est-il ? »
Elle a désigné la fenêtre.
« Il est parti. Il m’a dit que tout allait bien. »
Je me suis approchée et j’ai remarqué une enveloppe glissée sous son oreiller.
À l’intérieur se trouvait une photographie jaunie : un homme en blouse blanche se tenait devant le couvent, avec une femme âgée que je connaissais très bien.
C’était sœur Agnès, notre ancienne supérieure.
Au dos, une date remontant à vingt-six ans.
Et une phrase écrite à la main :
« Le secret doit rester dans la famille. »
Je sentis mes jambes faiblir.
Sœur Agnès était morte depuis longtemps. Son cercueil reposait dans la crypte du couvent.
Mais ce n’était pas sa mort qui me glaçait.
C’était le nom inscrit sous la photographie : Docteur Gabriel Paloma, père d’Esperanza.
Je regardai la jeune religieuse.
« Esperanza… savais-tu que cet homme était ton père ? »
Son visage changea. Pour la première fois, son sourire disparut.
« Il m’a dit que je ne devais jamais vous le révéler. Il disait que maman avait fait un sacrifice pour me protéger. »
« Qui était ta mère ? »
Elle se mit à pleurer.
« Sœur Agnès. »
Le silence qui suivit fut terrible.
Sœur Agnès avait élevé Esperanza comme une enfant abandonnée, puis l’avait confiée au couvent sous un faux nom. À sa mort, le docteur Paloma avait continué à venir, prétendant assurer le suivi médical de la jeune femme.
Mais il restait une question : les grossesses.
Le docteur revint le lendemain matin, accompagné de deux policiers. Il n’avait pas prévu de me trouver avec les dossiers ouverts sur mon bureau.
« Vous n’auriez jamais dû fouiller là-dedans », lança-t-il.
« Vous avez administré des traitements à cette jeune femme sans consentement éclairé. Vous lui avez fait croire à des miracles pour la maintenir sous votre contrôle. »
Il eut un rire nerveux.
« Vous ne comprenez rien. Je voulais protéger ma fille. »
Les policiers lui demandèrent de les suivre. Lors de l’enquête, la vérité fut encore plus douloureuse : les deux premiers bébés étaient bien les enfants d’Esperanza, mais elle avait été manipulée et soumise à des traitements dont elle ne comprenait pas les conséquences. Quant à la troisième grossesse, les examens révélèrent qu’elle n’était pas enceinte. Les médicaments lui avaient provoqué des symptômes trompeurs et des troubles hormonaux.
Le docteur avait également falsifié plusieurs documents médicaux et utilisé la confiance du couvent pour dissimuler ses actes.
Mais le plus terrible restait à découvrir.
Dans un ancien coffre de sœur Agnès, les enquêteurs trouvèrent une lettre destinée à Esperanza. Elle expliquait qu’elle avait autrefois eu une relation avec Gabriel, avant de choisir la vie religieuse. Elle avait voulu protéger sa fille des conséquences de cette histoire, mais son silence avait permis à Gabriel de contrôler leur vie pendant des années.