Antoine resta immobile, les yeux fixés sur l’enveloppe que Sophie tenait entre ses mains.
— Quelqu’un que je connais depuis quinze ans ? répéta-t-il. De qui parlez-vous ?
Sophie jeta un regard à Vanessa, puis répondit d’une voix calme :
— De votre propre fils, monsieur Morel.
Le verre qu’Antoine tenait encore entre ses doigts lui échappa presque.
— Mon fils ?
Vanessa blêmit davantage.
— C’est absurde ! Cette femme raconte n’importe quoi. Antoine, ne l’écoute pas !
Mais Sophie avait déjà ouvert l’enveloppe. Elle en sortit plusieurs documents, ainsi qu’une photographie plus récente.
On y voyait un adolescent d’environ quinze ans, debout devant une maison entourée d’arbres. Il ressemblait étrangement à Gabriel.
Antoine saisit la photo.
— Qui est-ce ?
— Il s’appelle Julien. C’est le fils de Gabriel.
Antoine sentit sa gorge se serrer.
Quinze ans plus tôt, son frère Gabriel avait été accusé d’avoir détourné une somme considérable de l’entreprise familiale. Les preuves semblaient irréfutables : des relevés bancaires, des contrats falsifiés et un témoignage signé par plusieurs employés.
Gabriel avait disparu quelques jours avant son procès.
La famille avait alors annoncé sa mort dans un accident de voiture, même si aucun corps n’avait jamais été retrouvé.
Antoine, qui n’avait que vingt-huit ans à l’époque, avait hérité d’une partie des responsabilités de son frère. Il avait longtemps refusé de croire qu’il avait pu commettre une telle trahison.
Puis Vanessa était entrée dans sa vie.
Elle lui avait raconté qu’elle avait connu Gabriel, qu’elle avait essayé de le raisonner et qu’il était parti volontairement après avoir compris que ses actes seraient découverts.
Antoine l’avait crue.
— Pourquoi ne m’a-t-il jamais contacté ? demanda-t-il enfin.
Sophie inspira profondément.
— Parce qu’il ne voulait pas mettre son fils en danger.
Elle expliqua alors qu’elle avait été la compagne de Gabriel. À l’époque, elle travaillait comme comptable dans l’entreprise Morel. Lorsqu’elle avait découvert des mouvements financiers suspects, elle avait averti Gabriel. Ensemble, ils avaient compris que quelqu’un détournait de l’argent en utilisant son identité.
Mais avant qu’ils puissent révéler la vérité, Gabriel avait été arrêté.
— C’est votre fiancée qui avait transmis les documents à la justice, poursuivit Sophie. Et sa signature figure sur le rapport qui présentait Gabriel comme le responsable du détournement.
Antoine se tourna lentement vers Vanessa.
— Tu m’avais dit que tu n’avais jamais participé à cette affaire.
— Je n’avais pas le choix ! répondit-elle d’une voix tremblante. Ton frère avait mis tout le monde en danger. Je voulais protéger l’entreprise !
— Alors pourquoi as-tu détruit les documents qui pouvaient prouver son innocence ?
Vanessa ne répondit pas.
Sophie posa une autre feuille sur la table.
— Parce que ces documents prouvaient surtout que l’argent avait été transféré vers une société appartenant à votre père.
Antoine resta stupéfait.
Son père, Victor Morel, était décédé trois ans auparavant. Il avait toujours été présenté comme un homme respectable, exigeant, mais profondément attaché à sa famille.
— Mon père savait ?
— Il était au courant de tout, répondit Sophie. Il avait organisé le détournement pour financer une acquisition secrète. Gabriel l’avait découvert. Votre père lui a proposé de se taire en échange d’une somme d’argent. Gabriel a refusé.
Antoine sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Et Vanessa ?
Sophie baissa les yeux vers la deuxième enveloppe.
— Elle était sa collaboratrice. Elle a signé les faux rapports, puis elle a aidé votre père à faire disparaître les preuves. En échange, elle devait recevoir une part de l’entreprise après votre mariage.
Cette fois, Antoine comprit pourquoi Vanessa avait tant insisté pour accélérer les préparatifs.
Il la regarda longuement.
— Est-ce vrai ?
Elle se mit à pleurer.
— Antoine, je t’en prie… Tu ne comprends pas. Ton père m’avait promis que tout serait réglé. Je pensais que Gabriel avait quitté le pays. Je ne savais pas qu’il avait un enfant !
— Tu savais pourtant qu’il était innocent.
Vanessa baissa la tête.
Antoine se leva.
— Notre mariage est annulé.
— Tu ne peux pas me faire ça ! cria-t-elle. Après tout ce que nous avons construit ensemble ?
— Nous n’avons rien construit. Tu as simplement attendu quinze ans que je découvre ce que tu m’avais caché.
Il se tourna vers Sophie.
— Où est mon frère ?
La serveuse resta silencieuse un instant.
— Il est vivant. Il habite dans une petite ville près de Lyon. Mais il ne veut pas revenir ici sans être certain que son fils sera protégé.
Antoine ferma les yeux.
Quinze années. Quinze anniversaires, quinze Noëls, quinze occasions perdues de connaître son neveu.
— Je veux le voir, dit-il. Et je veux lui demander pardon.
Sophie sortit alors une dernière feuille de l’enveloppe.
C’était une lettre écrite de la main de Gabriel.
Antoine reconnut immédiatement son écriture.