— Commandant Martínez, avant de me demander de quitter mon siège, pourriez-vous vérifier à qui appartient réellement cet avion ?
Le pilote resta interdit.
Son épouse, Isabella, éclata d’un rire méprisant.
— Vous vous prenez pour qui exactement ? Mon mari commande cet appareil. Vous n’allez pas lui apprendre son métier !
Elena referma son livre et le posa sur ses genoux.
— Je ne cherche pas à lui apprendre à piloter. Je lui demande simplement de respecter les règles qu’il est censé faire appliquer.
Alejandro croisa les bras.
— Je suis responsable de la sécurité à bord. Si je vous demande de changer de place, vous devez obéir.
— La sécurité ? répéta Elena. Vous avez évoqué un problème de sécurité ou simplement le fait que votre épouse souhaite mon siège ?
Le visage du commandant se durcit.
— Ma femme est une passagère importante.
— Comme tous les autres passagers.
Quelques personnes avaient cessé de lire. Un homme assis en 1D avait discrètement rangé son ordinateur. Une hôtesse, Marta, s’était approchée, visiblement embarrassée.
— Commandant, je peux peut-être trouver une solution…
— Il n’y a pas de solution à trouver ! coupa Isabella. Je veux le siège 2A.
Elena tourna lentement la tête vers elle.
— Alors vous devriez demander au personnel de vérifier les disponibilités, comme tout le monde. Mais vous n’avez pas le droit d’exiger qu’un autre passager soit expulsé de sa place parce que vous la trouvez plus jolie.
Un silence pesant s’installa.
À quelques rangées de là, le directeur général, Gabriel Romero, se leva enfin. Il avait passé les dernières minutes à espérer qu’Alejandro comprendrait seul la gravité de la situation.
— Commandant Martínez, je vous demande de vous arrêter immédiatement.
Alejandro se retourna.
— Monsieur Romero ? Je règle un problème avec une passagère.
— Non. Vous êtes en train de créer un problème.
Gabriel s’avança dans l’allée. Son visage était pâle.
— Madame Vázquez, je vous prie de m’excuser.
Isabella fronça les sourcils.
— Vous la connaissez ?
Gabriel ne lui répondit pas tout de suite. Il se tourna vers Elena.
— Souhaitez-vous que nous poursuivions cette conversation dans un endroit plus calme ?
— Non, monsieur Romero. Je pense que tout le monde a suffisamment entendu pour comprendre ce qui se passe.
Alejandro regarda alternativement le directeur et la jeune femme.
— Pourquoi l’appelez-vous madame Vázquez ?
Gabriel prit une profonde inspiration.
— Parce que madame Elena Vázquez est la propriétaire de cette compagnie.
Le silence qui suivit fut presque irréel.
Isabella eut un petit rire nerveux.
— C’est ridicule. Elle a trente ans à peine !
— Trente-deux, corrigea Elena tranquillement.
Gabriel reprit :
— Il y a six mois, madame Vázquez a finalisé l’acquisition de notre groupe. Elle est l’actionnaire unique de la société holding qui contrôle la compagnie aérienne.
Alejandro sembla perdre ses moyens.
— Vous voulez dire que…
— Oui, commandant, répondit Gabriel. Vous venez de tenter d’expulser de son siège la personne qui possède l’entreprise pour laquelle vous travaillez.
Elena ne souriait pas. Elle ne paraissait ni satisfaite ni triomphante.
— Je voudrais cependant que nous soyons précis, monsieur Romero. Je ne possède pas les personnes qui travaillent ici. Je possède une entreprise. Et cette entreprise doit être dirigée selon des règles qui protègent ses employés comme ses passagers.
Cette remarque surprit Gabriel.
Elle poursuivit :
— Je suis montée à bord aujourd’hui sans annoncer mon identité parce que je voulais voyager comme une passagère ordinaire. Je souhaitais observer l’expérience client, pas organiser une mise en scène. Je ne m’attendais certainement pas à devoir justifier mon droit de rester sur un siège que j’avais réservé et payé.
Alejandro déglutit.
— Madame Vázquez, je crois qu’il y a eu un malentendu.
— Alors expliquez-moi ce malentendu.
Il hésita.
— Mon épouse voulait simplement profiter du vol…
— Et vous avez décidé que mon billet était moins valable que son souhait ?
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Pourtant, c’est exactement ce que vous avez fait.
Marta baissa les yeux. Elle savait qu’Alejandro l’avait déjà réprimandée par le passé lorsqu’elle avait refusé des demandes personnelles de certains membres d’équipage ou de leurs proches.
Elena se tourna vers elle.
— Mademoiselle, pourriez-vous me confirmer si mon siège a été attribué correctement ?
— Oui, madame. Le siège 2A figure bien sur votre carte d’embarquement. Il n’y a eu aucune erreur de réservation.
— Merci. Et existe-t-il une procédure permettant à un passager de demander un changement de siège ?
— Bien sûr. Nous devons vérifier les disponibilités et obtenir l’accord des personnes concernées.
— Voilà. C’est tout ce que j’attendais.
Isabella, rouge de colère, s’adressa à son mari :
— Alejandro, fais quelque chose !
Il ne répondit pas.
— Tu vas vraiment laisser cette femme nous humilier ?