Le lendemain, à 9 h 12, Thomas posa un café devant Élise et déposa la chemise cartonnée à côté de son assiette.

— J’ai réfléchi. Nous allons prendre rendez-vous chez le notaire cet après-midi. Ce sera plus simple si tout est réglé avant la fin de la semaine.

Élise observa la surface du café.

— Et si le notaire estime que je peux encore gérer mes affaires ?

Thomas eut un petit sourire.

— Il ne s’agit pas de ce que tu peux faire aujourd’hui. Il s’agit de prévoir ce qui pourrait arriver demain.

— C’est raisonnable.

Il parut presque surpris.

— Tu vois ? Quand tu prends le temps de réfléchir, tu comprends.

Élise baissa les yeux pour dissimuler son expression.

Elle avait entendu cette phrase des dizaines de fois. Autrefois, elle aurait tenté de lui expliquer qu’elle n’avait pas besoin qu’on lui apprenne à réfléchir. Aujourd’hui, elle comprenait que chaque discussion était devenue une occasion pour lui de fabriquer une nouvelle preuve de son prétendu déséquilibre.

Elle prit une gorgée de café.

— D’accord. Mais je voudrais lire tous les documents avec quelqu’un qui connaît le droit des successions.

Le sourire de Thomas se figea une seconde.

— Pourquoi ? Tu ne me fais plus confiance ?

— Ce n’est pas ça. Tu dis que tu veux me protéger. Alors nous pouvons bien vérifier que tout est correct.

Il échangea un regard avec Geneviève, qui venait d’entrer dans la pièce.

— Bien sûr, ma chérie, répondit sa belle-mère. Mais il ne faut pas que tu te fatigues avec tous ces détails.

Élise hocha la tête.

Elle venait d’obtenir ce qu’elle voulait : un délai supplémentaire sans provoquer de confrontation.

Mais ce n’était que le début.

À 11 h 30, elle reçut un message de Claire Bessières.

« J’ai examiné les photos. La date du 12 février est importante, mais elle ne suffit pas à prouver une fraude. Il faut retrouver l’original du fichier, son historique et les documents qui ont servi à le préparer. Surtout, ne prends aucun risque pour les obtenir. »

Claire lui proposait de rencontrer un autre avocat, spécialisé dans les contentieux patrimoniaux, afin d’organiser les démarches légalement.

Élise accepta.

Elle avait passé trois années à analyser les stratégies de personnes qui pensaient pouvoir dissimuler leurs intentions derrière des sociétés et des signatures. Elle savait qu’une date étrange était un indice, pas une condamnation.

Elle savait également qu’un dossier solide ne se construisait pas sur des suppositions.

Dans l’après-midi, Thomas partit pour un rendez-vous professionnel. Geneviève resta dans l’appartement, prétendant préparer le dîner.

Élise profita de ce moment pour examiner les documents qu’elle possédait déjà : les courriers de la banque, les relevés de ses comptes personnels et les pièces relatives à la succession de son père.

Elle découvrit quelque chose qu’elle n’avait jamais remarqué.

Trois semaines avant la mort de Michel Varenne, une demande de renseignements concernant la société familiale avait été adressée à un cabinet de conseil patrimonial.

Le document ne comportait aucune signature de son père.

En revanche, il mentionnait le nom de Thomas comme interlocuteur.

Élise relut la lettre.

Thomas avait toujours affirmé n’avoir commencé à s’occuper de la succession qu’après le décès de Michel.

Pourquoi avait-il donc sollicité des informations sur les participations de son beau-père avant même sa mort ?

Elle photographia le document et l’envoya à Claire.

La réponse arriva presque immédiatement.

« Conserve l’original. Ne contacte pas les personnes citées avant que nous ayons déterminé la meilleure façon de vérifier cette démarche. »

Puis un second message :

« Et Élise, regarde si tu as reçu des courriers de la société familiale au cours des six derniers mois. Même ceux que Thomas t’a dit de ne pas ouvrir. »

Élise sentit son cœur accélérer.

Elle se souvenait d’une enveloppe arrivée en septembre. Thomas l’avait récupérée dans la boîte aux lettres avant elle.

« C’est une erreur administrative », avait-il dit.

Elle se souvenait aussi d’un courrier de la banque qu’il avait glissé dans son bureau.

Elle n’avait jamais insisté.

Elle avait cru que la confiance consistait à ne pas poser trop de questions.

À présent, elle comprenait que son silence avait surtout facilité les choses à quelqu’un qui savait exactement quelles questions elle ne posait plus.

Le soir même, Élise fit semblant de s’endormir tôt.

À 22 h 46, elle entendit Thomas entrer dans le bureau.

Il parlait à voix basse.

— Non, elle ne signera pas ce soir. Demain, nous irons chez le notaire.

Un silence.

— Je sais ce que tu m’avais dit. Mais si elle demande une expertise, nous aurons un problème.

Élise retint son souffle.

La voix de Geneviève lui parvint depuis le couloir.

— Tu lui as pourtant expliqué qu’elle n’était plus capable de décider seule.

— Elle commence à poser des questions.