— Alors il faut accélérer. Si elle reprend contact avec ses anciens collègues, tout ce que nous avons préparé risque de s’effondrer.

Élise sentit ses doigts se crisper sur le drap.

Tout ce que nous avons préparé.

La phrase ne laissait plus beaucoup de place au doute sur l’existence d’un plan commun, même si son contenu exact restait à établir.

Thomas reprit :

— Il faut surtout éviter que les associés de la société familiale découvrent les documents avant que le mandat soit signé.

— Et si elle refuse ?

Un silence.

Puis Geneviève répondit :

— Nous avons les comptes rendus médicaux. Nous avons les témoignages. Tout le monde sait qu’elle ne va pas bien.

Élise ferma les yeux.

Les comptes rendus médicaux.

Elle n’avait consulté aucun spécialiste pour un trouble qui l’empêcherait de gérer ses biens. Elle avait seulement rencontré un médecin, sur l’insistance de Thomas, après plusieurs semaines de deuil et d’épuisement.

Ce médecin lui avait proposé un accompagnement psychologique normal après la perte de son père.

Thomas avait ensuite raconté à leur entourage qu’elle était suivie pour un problème beaucoup plus grave.

Avait-il déformé les propos du médecin ? Avait-il transmis des informations inexactes à d’autres personnes ? Elle ne pouvait pas encore le savoir.

Mais elle venait de comprendre pourquoi il insistait tant pour qu’elle ne contacte personne de son ancien cabinet.

Elle ne bougea pas jusqu’à ce que les pas s’éloignent.

Puis elle prit son téléphone et nota les phrases dont elle se souvenait, avec l’heure et le contexte. Elle ne chercha pas à écouter davantage ni à fouiller le bureau.

Elle avait appris une règle essentielle au cours de sa carrière : lorsqu’on soupçonne une manipulation, on ne doit pas compromettre les éléments disponibles en cherchant à obtenir une preuve spectaculaire.

On préserve ce que l’on possède.

On documente ce que l’on constate.

Et on laisse les professionnels compétents vérifier le reste.

Le lendemain, Thomas l’emmena chez un notaire.

Geneviève les accompagnait.

Dans la salle d’attente, Thomas posa une main sur l’épaule de sa femme.

— Tu n’as qu’à signer. Ensuite, tu pourras te reposer. Je m’occuperai de tout.

Élise regarda la main posée sur son épaule.

Autrefois, ce geste lui aurait semblé rassurant.

Aujourd’hui, elle avait l’impression qu’il vérifiait qu’elle était toujours à sa place.

Lorsque le notaire les reçut, il parcourut les documents avec attention.

Il expliqua que plusieurs actes avaient des conséquences importantes sur la gestion des biens d’Élise et qu’ils ne devaient pas être confondus avec une simple formalité administrative.

Puis il se tourna vers elle.

— Madame Varenne, souhaitez-vous signer ces documents aujourd’hui ?

Thomas répondit avant qu’elle puisse parler.

— Oui, nous en avons discuté ensemble.

Le notaire leva les yeux.

— J’ai posé la question à votre épouse, monsieur Delmas.

Le silence fut immédiat.

Élise sentit une vague de soulagement lui traverser la poitrine. Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un venait de lui rendre la parole sans lui demander de se justifier.

Elle prit une inspiration.

— Non. Je ne souhaite pas signer aujourd’hui. Je veux obtenir un avis juridique indépendant et vérifier l’origine de certains documents.

Thomas se redressa.

— Élise, nous en avons parlé hier !

— Nous avons parlé d’un rendez-vous. Je n’ai jamais accepté de signer sans conseil indépendant.

Le notaire referma la chemise.

— Dans ces conditions, je ne procéderai à aucune signature aujourd’hui. Madame Varenne doit pouvoir prendre sa décision librement et en connaissance de cause.

Geneviève intervint aussitôt.

— Mais elle est extrêmement anxieuse en ce moment. C’est justement pour cela que nous voulons l’aider.

Le notaire la regarda avec réserve.

— Si des questions se posent sur la capacité d’une personne à consentir à un acte, elles doivent être traitées selon les procédures appropriées. Je ne peux pas déduire une incapacité du simple fait qu’elle refuse de signer.

Élise n’avait pas besoin de gagner cette discussion.

Elle avait simplement besoin de ne pas perdre ses droits.

Elle se leva.

— Je vous remercie. Je prendrai contact avec vous par l’intermédiaire de mon conseil.

Thomas la suivit dans le couloir.

Son visage avait changé.

— Tu m’as humilié devant lui.

— J’ai refusé de signer un document que je ne comprends pas entièrement.

— Tu crois vraiment que quelqu’un va mieux s’occuper de toi que moi ?

Élise le regarda longuement.

— Je crois que je suis capable de choisir qui peut m’aider.

Pour la première fois, Thomas ne trouva aucune réponse immédiate.

Trois jours plus tard, Claire lui annonça que le dossier prenait une nouvelle direction.

L’avocat qu’elle avait consulté avait obtenu, avec les autorisations nécessaires, des informations permettant de vérifier l’historique de certains documents. Plusieurs dates et versions ne correspondaient pas aux explications données par Thomas.