J’ai accepté l’invitation.
Mais je n’y suis pas allée pour voir à quoi ressemblait une « vraie femme », comme Julien l’avait écrit.
J’y suis allée pour découvrir pourquoi mon héritage avait financé, en partie, le mariage de l’homme qui m’avait accusée de ne pas savoir lui donner une famille.
Et cette fois, je n’étais plus seule.
1. Le dossier que Julien n’avait jamais vu
Deux jours après mon accouchement, Maître Sarah Benhamou est revenue à la maternité.
Elle a posé une boîte de dossiers sur la table, puis a regardé Léonie qui dormait contre moi.
— Elle est magnifique, Camille.
J’ai souri.
— Elle est surtout très calme. Pour le moment.
Sarah a tiré une chaise.
— Tu es certaine de vouloir assister à ce mariage ?
— Oui. Mais je ne veux pas y aller pour me venger. Je veux savoir où est passé l’argent de ma grand-mère.
Elle a ouvert le dossier.
Ma grand-mère, Madeleine Valmont, avait créé une fondation destinée à financer des bourses d’études et à aider des femmes en difficulté. À sa mort, elle m’avait légué des parts dans plusieurs sociétés familiales ainsi qu’un fonds patrimonial dont une partie devait contribuer aux activités de la fondation.
Julien savait que cet héritage existait. Pendant notre mariage, il m’avait même aidée à préparer certains documents administratifs.
Je lui faisais confiance.
Après ma deuxième fausse couche, alors que je passais mes journées entre les consultations médicales et notre maison, il avait pris en charge plusieurs démarches financières.
— Ne t’occupe de rien, Camille, m’avait-il dit. Tu dois te reposer.
J’avais pris cette phrase pour une preuve d’amour.
Aujourd’hui, elle me faisait froid dans le dos.
Les premiers relevés examinés par Sarah révélaient plusieurs transferts vers Horizon Solidaire. Certaines opérations avaient été présentées comme des avances destinées à des projets associatifs.
Pourtant, les justificatifs correspondants étaient incomplets.
Plus inquiétant encore, certaines validations électroniques semblaient avoir été effectuées alors que j’étais hospitalisée.
— Je veux être prudente, m’expliqua Sarah. Nous avons des anomalies sérieuses, mais nous devons établir qui a autorisé les opérations, qui en a bénéficié et si les signatures ont été utilisées sans ton consentement. Nous ne pouvons pas accuser quelqu’un sur la seule base de ces relevés.
— Et le président d’Horizon Solidaire ?
— Un certain Laurent Vasseur. Il connaissait ta grand-mère et a ensuite travaillé avec Julien sur plusieurs projets.
Je me suis redressée.
— Laurent Vasseur ? Je l’ai rencontré deux fois. Il m’avait félicitée pour la façon dont je poursuivais l’œuvre de ma grand-mère.
Sarah a refermé le dossier.
— Alors il est d’autant plus important de ne pas agir sous le coup de l’émotion. Nous allons sécuriser les documents et demander les vérifications nécessaires. Au mariage, tu ne menaceras personne et tu ne chercheras pas à obtenir des aveux par la force.
— Je comprends.
Elle m’a regardée longuement.
— Et concernant Léonie, nous allons également faire les choses correctement. Sa naissance ne doit pas devenir une arme dans ce conflit.
J’ai serré ma fille contre moi.
— C’est la seule chose qui compte vraiment.
2. La mariée qui croyait avoir gagné
Le mariage devait avoir lieu le samedi suivant.
J’avais donc quelques jours pour me remettre de l’accouchement et organiser ma venue avec Sarah.
Je n’avais aucune intention de présenter Léonie à Julien au milieu d’une réception. Il n’était pas question d’exposer ma fille à une confrontation publique ni de la transformer en surprise destinée à humilier son père.
Sarah avait pris contact avec un professionnel du droit de la famille afin que les questions relatives à la naissance, à la filiation et aux droits de chacun soient traitées séparément, dans l’intérêt de l’enfant.
Pour le mariage, nous avions un autre objectif : comprendre le rôle d’Horizon Solidaire.
La veille de la cérémonie, Élodie m’a appelée.
Je ne lui avais pas donné mon numéro. Elle l’avait conservé depuis l’époque où nous travaillions occasionnellement sur des dossiers administratifs liés à Julien.
— Camille ? Je ne pensais pas que tu répondrais.
— Pourquoi m’appelles-tu ?
Elle a hésité.
— Julien m’a dit que tu viendrais demain.
— C’est lui qui m’a invitée.
— Il m’a dit que tu étais encore attachée à lui. Que tu voulais probablement vérifier que j’étais enceinte.
Je n’ai rien répondu.
Elle a poursuivi :
— Je voulais simplement que tu saches que je ne cherche pas à te provoquer.
J’ai presque ri.
— Tu m’as envoyé des fleurs après mon divorce avec une carte disant que certaines femmes étaient faites pour être choisies.
Un long silence a suivi.
— C’était cruel, a-t-elle fini par admettre.
— Oui.
— Je regrette cette carte.
J’ai regardé Léonie dormir dans son berceau.
— Alors pourquoi m’appelles-tu vraiment, Élodie ?
Sa voix a baissé.