— Élodie, ce n’est ni le lieu ni le moment.

Elle a secoué la tête.

— Vous m’avez demandé de signer des validations financières. Je vous ai fait confiance. Maintenant, je veux comprendre.

Laurent a tenté de sourire.

— Tout est parfaitement légal.

Sarah a répondu calmement :

— Alors vous n’aurez aucune difficulté à fournir les justificatifs.

Laurent a regardé Julien.

Ce simple regard a suffi à me faire comprendre qu’ils ne s’étaient pas attendus à ce que quelqu’un pose ces questions devant eux.

Mais la véritable révélation n’est venue que quelques jours plus tard.

L’examen des pièces, mené avec les conseils juridiques et comptables appropriés, a montré que plusieurs transferts avaient été présentés comme des avances à des projets de la fondation alors que les justificatifs étaient incomplets ou ne correspondaient pas aux montants annoncés.

Une partie des fonds avait ensuite servi à régler des dépenses liées à des événements privés organisés par des structures partenaires, dont certains frais de réception et de communication.

Il restait à déterminer précisément qui avait autorisé chaque opération et qui en avait bénéficié.

Les signatures électroniques apposées en mon nom faisaient également l’objet d’une vérification. Je contestais avoir validé les opérations réalisées pendant mes hospitalisations. Une expertise devait déterminer comment les accès avaient été utilisés.

Les documents ne prouvaient pas encore que Julien avait personnellement détourné l’argent. En revanche, ils établissaient qu’il avait participé à la gestion de plusieurs opérations et qu’il avait transmis certaines instructions à Horizon Solidaire.

Les vérifications se poursuivirent.

La fondation suspendit temporairement les versements concernés. Un audit indépendant fut lancé et les éléments pertinents furent transmis aux autorités compétentes.

Quant à Laurent Vasseur, il dut fournir des explications sur les mouvements financiers et sur les justificatifs manquants.

Élodie coopéra à l’examen des documents. Elle reconnut avoir validé certaines opérations sans vérifier suffisamment les pièces qui les accompagnaient. Elle dut également répondre de ses propres décisions.

Je ne lui pardonnai pas soudainement les humiliations qu’elle m’avait infligées.

Mais je compris que la vérité ne se résumait pas à désigner une seule personne comme coupable.

6. La dernière conversation avec Julien

Trois semaines après le mariage, Julien demanda à me rencontrer.

Nous avons convenu d’un rendez-vous dans le cabinet de mon avocate, en présence de Sarah.

Il avait perdu son assurance habituelle. Il semblait épuisé.

— Je ne savais pas que tu étais enceinte, dit-il.

Je n’ai pas répondu.

— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

J’ai pris une inspiration.

— Parce que je venais de divorcer d’un homme qui m’avait expliqué que mon corps était incapable de lui donner une famille. Parce que j’avais peur de revivre une troisième perte. Et parce que je ne voulais pas que cette grossesse devienne un moyen de me faire pression.

Il a baissé les yeux.

— J’étais en colère après les deux fausses couches. Je ne savais pas comment gérer ça.

— Moi non plus, Julien. Mais je n’ai jamais utilisé ta douleur pour te faire croire que tu étais défectueux.

Il s’est passé une main sur le visage.

— Est-ce que je peux la voir ?

La question m’a bouleversée malgré moi.

— Ce n’est pas une décision que nous prendrons au milieu d’une dispute sur l’argent. Léonie mérite que les choses soient organisées correctement, dans son intérêt. Nous allons suivre les conseils juridiques nécessaires et respecter la procédure applicable.

Il a hoché la tête.

— Elle s’appelle Léonie ?

— Oui. Léonie Valmont.

Il a répété son prénom à voix basse.

Je ne ressentais pas de triomphe.

J’avais imaginé, autrefois, que le jour où je deviendrais mère serait le plus heureux de ma vie. Je n’avais pas prévu qu’il serait aussi marqué par le souvenir de deux grossesses interrompues, d’un divorce et de paroles qui m’avaient longtemps fait douter de ma valeur.

— Je suis désolé pour ce que je t’ai dit, murmura Julien.

J’ai regardé l’homme que j’avais aimé pendant sept ans.

— J’aurais aimé que tu comprennes cela avant que nous nous détruisions.

— Est-ce que tu me détestes ?

J’ai réfléchi.

— Non. Mais je ne te fais plus confiance. Et je ne laisserai plus jamais quelqu’un me convaincre que ma valeur dépend de ce que mon corps peut ou ne peut pas faire.

Il n’a rien répondu.

Sarah a alors rappelé que les questions financières devaient suivre leur propre procédure et que toute démarche concernant Léonie devait être distincte du conflit patrimonial.

La rencontre s’est terminée sans promesse et sans réconciliation.

Pour la première fois, j’ai quitté une pièce où se trouvait Julien sans me demander si j’avais été assez gentille, assez patiente ou assez digne pour mériter son amour.

Je me suis simplement demandé ce qui serait le mieux pour ma fille.

7. Une famille, enfin