Camille ne dormit presque pas cette nuit-là.
Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait la pelle métallique dans la main de sa mère, les six bocaux brisés sur le carrelage et le visage du brigadier Borel lorsqu’il avait tenté de l’empêcher de partir.
Mais ce qui l’empêchait de trouver le sommeil, c’était cette phrase écrite par son père : « Si quelque chose m’arrive, ne croyez pas Mireille. »
À l’aube, Luc la trouva assise près de la fenêtre, la lettre d’Antoine serrée contre sa poitrine.
— Je veux savoir ce qui est arrivé à mon père, dit-elle. Même si la vérité est pire que tout ce que j’imagine.
Luc hocha lentement la tête.
— Alors nous allons faire les choses correctement. Nous ne pouvons pas accuser quelqu’un sur la base de vieux reçus et d’une note. Mais nous pouvons remettre ces documents à des enquêteurs indépendants et demander à un notaire de vérifier vos droits.
Pour la première fois de sa vie, Camille entendait un adulte lui proposer une solution sans lui demander quelque chose en échange.
Luc l’emmena à Champagnole. Ils commencèrent par l’hôpital, où une infirmière lui conseilla de consulter un médecin pour sa blessure et de faire constater les anciennes marques qu’elle portait encore. Ensuite, Camille déposa plainte pour les violences subies et les privations dont elle avait été victime. Elle raconta les années de travail imposé, l’argent qu’elle n’avait jamais pu gérer et les menaces répétées de Mireille.
Elle parla aussi du brigadier Borel.
L’homme qui avait regardé ailleurs.
Le dossier fut transmis à des responsables qui n’avaient aucun lien avec la petite communauté de Saint-Laurent-en-Grandvaux. Les documents concernant Antoine furent confiés aux enquêteurs compétents, qui devaient déterminer si les prescriptions médicales, les paiements et les circonstances du décès révélaient une infraction.
Pendant ce temps, un notaire vérifia le testament et les références cadastrales.
La découverte fut stupéfiante.
Les quelque soixante hectares de forêt appartenaient bien à la succession familiale destinée à Camille. Mireille avait eu le droit d’en assurer temporairement la gestion, mais pas de considérer ces biens comme sa propriété personnelle. Plusieurs ventes de bois avaient été effectuées sans que Camille en connaisse les détails. Des sommes importantes avaient ensuite transité par différents comptes.
Il faudrait examiner chaque transaction pour déterminer ce qui avait été légalement autorisé et ce qui ne l’avait pas été.
Camille ne se sentit pas riche.
Elle se sentit volée.
Pendant seize ans, elle avait cru devoir mériter le droit de manger, de dormir sous un toit et d’exister dans la maison où elle était née. Et pendant toutes ces années, sa mère lui avait répété qu’elle n’avait rien.
Or son père avait essayé de lui laisser quelque chose.
Pas seulement des terres.
Une possibilité de vivre autrement.
Le secret de Luc Morel
Trois jours après son départ, Camille posa enfin la question qui la tourmentait.
— Pourquoi m’avez-vous reconnue immédiatement ? Pourquoi connaissiez-vous mon père ? Et pourquoi avez-vous gardé ces documents pendant toutes ces années ?
Luc resta silencieux un long moment.
Puis il sortit d’un tiroir une photographie aux bords usés.
On y voyait Antoine, beaucoup plus jeune, debout devant une scierie. À côté de lui se tenait Luc, qui devait alors avoir une vingtaine d’années.
— Ton père et moi étions amis, expliqua-t-il. Nous avons travaillé ensemble pendant plusieurs années. Il m’a appris le métier du bois. Quand ta mère a commencé à s’intéresser aux terres de ta grand-mère, Antoine m’a demandé de l’aider à vérifier les documents.
Il désigna la photographie.
— Il avait compris que certaines ventes n’étaient pas aussi simples qu’on le lui présentait. Il craignait que tu perdes ton héritage avant même de pouvoir le réclamer.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas cherchée plus tôt ?
La question était sortie plus durement que Camille ne l’aurait voulu.
Luc baissa les yeux.
— Parce que j’ai eu peur.
Il lui raconta qu’après la mort d’Antoine, il avait tenté de transmettre les papiers à un notaire. Quelques semaines plus tard, sa voiture avait été incendiée sur une route forestière. Il avait été retrouvé blessé, sans son dossier. Il avait signalé l’incident, mais faute de preuves, l’affaire n’avait pas permis d’établir qui en était responsable.
Plus tard, lorsqu’il avait essayé de contacter Mireille, elle lui avait affirmé que Camille avait été envoyée vivre chez des proches et que la famille ne voulait plus entendre parler de lui.
Il l’avait crue.
— Je me suis raconté que je n’avais aucune preuve et que je risquais de faire pire en intervenant. C’était plus facile que d’admettre que j’avais peur de recommencer.
Camille détourna le regard.
Elle comprenait la peur. Elle avait vécu avec elle pendant seize ans. Mais elle savait aussi ce qu’elle coûtait lorsqu’on la laissait décider à sa place.