Un ancien employé de la scierie confirma qu’Antoine avait contesté des ventes de bois peu avant sa mort. Un comptable à la retraite expliqua que certaines opérations avaient été enregistrées sous des intitulés qui ne correspondaient pas clairement aux contrats conservés.
Les enquêteurs cherchèrent également à comprendre les paiements effectués au docteur Vautrin. Ces versements pouvaient avoir plusieurs explications ; leur existence ne suffisait pas, à elle seule, à démontrer une complicité médicale.
Quant au décès d’Antoine, les pièces disponibles ne permettaient pas encore d’établir qu’il avait été provoqué intentionnellement.
Camille dut accepter cette incertitude.
Elle aurait voulu une réponse nette, un coupable identifié, une confession qui donnerait enfin un sens à toutes ces années. Mais la vérité ne se présentait pas comme dans les histoires qu’elle avait lues enfant. Elle avançait par fragments, avec des contradictions, des documents manquants et des témoins qui se souvenaient différemment des mêmes événements.
Le dossier concernant les violences qu’elle avait subies suivit son propre cours. Son témoignage, les photographies de ses blessures, les constatations médicales et les déclarations recueillies furent examinés selon les procédures applicables.
Le brigadier Borel, lui, dut expliquer pourquoi il avait assisté à certaines scènes sans intervenir. Son comportement fit l’objet d’un examen distinct. Plusieurs habitants finirent par reconnaître qu’ils avaient entendu les cris de Mireille et vu Camille travailler jusque tard dans la nuit.
Ils avaient pensé que cela ne les regardait pas.
Ils avaient eu tort.
Un ancien voisin, qui avait gardé une copie d’une lettre d’Antoine, se manifesta également. Il expliqua qu’il n’avait jamais osé la remettre à Camille parce que Mireille lui avait assuré que le père de la jeune fille était mort en laissant des dettes.
La lettre contenait une référence à un coffre bancaire et au nom du notaire chargé de la succession.
Ce coffre existait encore.
Il ne contenait pas une fortune cachée, mais plusieurs documents originaux : des actes, des correspondances et une liste de parcelles dont Camille ignorait l’existence. Ces pièces permirent de reconstituer une partie des transactions forestières.
Les autorités poursuivirent leurs vérifications. Aucune conclusion définitive sur les circonstances de la mort d’Antoine ne pouvait encore être tirée de ces seuls éléments.
Pour Camille, pourtant, quelque chose avait changé.
Elle n’était plus seule à chercher.
La vie qu’elle n’avait jamais pu commencer
Avec l’aide d’une association d’accompagnement des victimes, Camille trouva un petit appartement à Lons-le-Saunier. Elle ouvrit un compte bancaire à son nom, obtint ses propres documents administratifs et commença à organiser les démarches nécessaires pour reprendre sa vie en main.
Les premières semaines furent étranges.
Elle achetait des yaourts, du pain et des fruits sans calculer combien de jours elle devrait travailler pour avoir le droit de les manger. Elle gardait parfois des morceaux de nourriture dans son sac, par peur irrationnelle de manquer le lendemain.
La nuit, elle se réveillait au moindre bruit.
Et lorsqu’elle cassait un verre, même accidentellement, son cœur s’emballait.
Elle consulta une psychologue qui l’aida à comprendre que la peur ne disparaissait pas simplement parce qu’on avait quitté l’endroit où elle était née.
— Vous avez appris à survivre dans un environnement où tout pouvait devenir une punition, lui expliqua-t-elle. Il va vous falloir du temps pour apprendre que votre vie vous appartient.
Camille décida aussi de reprendre son projet de formation d’aide-soignante.
À vingt-trois ans, elle se sentait parfois ridicule d’être encore au début. Elle voyait des personnes de son âge déjà installées dans leur travail, leur logement, leurs relations.
Puis elle se rappelait qu’elle avait passé son adolescence à essayer d’éviter les colères de sa mère.
Elle n’était pas en retard.
Elle avait été empêchée.
La nuance changea tout.
Quelques mois plus tard, elle fut admise en formation. Le jour où elle reçut la confirmation, elle appela Luc.
— Je vais enfin le faire.
— Faire quoi ?
— Devenir aide-soignante.
Il eut un petit rire ému.
— Ton père aurait été fier.
Camille sourit.
— Je crois surtout qu’il m’aurait demandé pourquoi j’avais attendu si longtemps.
— Alors tu lui aurais répondu que tu avais eu besoin de retrouver le chemin.
Elle regarda par la fenêtre. Pour la première fois, l’avenir ne ressemblait pas à une porte dont quelqu’un d’autre détenait la clé.
Le dernier document
Dix mois après son départ, Camille fut convoquée par son avocat.
Les vérifications successorales avaient permis de confirmer plusieurs irrégularités dans la gestion des terres. Certaines transactions faisaient l’objet de contestations, et des démarches étaient engagées pour déterminer les sommes éventuellement dues à la succession.
Le dossier relatif à la mort d’Antoine, en revanche, restait plus difficile. Les prescriptions médicales anciennes et les paiements suspects justifiaient des vérifications, mais les preuves disponibles ne permettaient pas de conclure que Mireille ou le docteur Vautrin avaient organisé sa mort.
Camille fut déçue.