— Vous auriez pu essayer davantage, murmura-t-elle.
— Oui, répondit Luc. J’aurais dû.
Il ne chercha pas à se justifier davantage.
Et cette honnêteté, aussi tardive fût-elle, compta pour Camille.
Mais Luc n’avait pas encore révélé toute la vérité.
Il sortit une seconde enveloppe, plus petite, dont le papier avait jauni avec le temps.
— Il y a autre chose. Antoine m’avait demandé de te remettre ceci si tu venais un jour me voir.
À l’intérieur se trouvait une lettre adressée à Camille, rédigée quelques semaines avant la mort de son père.
« Ma petite Camille,
Si tu lis ces lignes, tu es assez grande pour comprendre que les adultes peuvent parfois faire beaucoup de mal en prétendant agir pour le bien de leur famille.
Je ne sais pas ce que l’avenir te réserve. Je ne peux pas te promettre que je serai toujours là pour te protéger. Mais je veux que tu saches une chose : tu n’es responsable ni des erreurs des autres ni de leur colère.
Ne laisse jamais quelqu’un te convaincre que tu dois payer toute ta vie pour avoir reçu de l’amour.
Si un jour tu dois choisir entre rester pour faire plaisir aux autres et partir pour te sauver, choisis de te sauver.
Je t’aime, ma fille.
Papa.»
Camille relut la lettre trois fois.
Puis elle se mit à pleurer.
Pas les sanglots silencieux qu’elle étouffait autrefois derrière la porte de sa chambre. Cette fois, elle pleura sans surveiller le bruit qu’elle faisait, sans craindre qu’une voix furieuse lui ordonne de se taire.
Luc resta dans la pièce, sans la toucher ni lui demander de s’arrêter.
Il lui laissa simplement le temps de pleurer son père, son enfance et toutes ces années pendant lesquelles elle avait cru ne mériter que ce qu’on voulait bien lui donner.
Le retour de Mireille
Une semaine plus tard, Mireille se présenta devant le chalet.
Elle portait son manteau beige, ses cheveux étaient parfaitement coiffés et son visage affichait cette expression de dignité blessée qu’elle utilisait chaque fois qu’elle voulait faire passer Camille pour une enfant ingrate.
— Tu as assez joué, lança-t-elle dès que sa fille ouvrit la porte. Tu rentres à la maison.
Camille sentit ses jambes trembler.
Pendant vingt-trois ans, elle avait appris à obéir avant même d’avoir réfléchi. Une partie d’elle voulait encore s’excuser, promettre de faire mieux et rentrer pour que tout redevienne calme.
Puis elle se souvint de la lettre de son père.
— Je ne rentrerai pas.
Mireille plissa les yeux.
— Tu crois que cet homme est ton sauveur ? Il ne te connaît pas. Il veut les terres, voilà tout. Tu as toujours été trop naïve.
— Alors pourquoi ne m’as-tu jamais parlé de cet héritage ?
Pour la première fois, Mireille ne trouva pas immédiatement de réponse.
Elle se reprit vite.
— Ton père me les a laissées à gérer. J’ai sacrifié ma vie pour toi. Tu n’as aucune idée de ce que j’ai dû faire pour te nourrir.
— Tu m’as privée de nourriture quand j’ai cassé six bocaux.
— Tu m’as coûté une fortune !
— J’avais onze ans quand papa est mort. Et j’ai travaillé gratuitement dans ton magasin pendant des années. Tu appelais ça une dette. Mais tu ne m’as jamais montré un seul compte.
Le visage de Mireille se crispa.
— Si tu pars, tu n’es plus ma fille.
Cette fois, Camille ne sentit plus la même terreur.
— Tu me l’as déjà dit. Et je suis partie quand même.
Mireille regarda Luc, puis la maison, comme si elle cherchait un témoin qu’elle pourrait convaincre de prendre son parti.
— Tu vas le regretter. Je vais raconter à tout le monde ce que tu as fait.
— Tu peux raconter ce que tu veux. Moi, je dirai la vérité aux personnes qui ont le pouvoir de l’examiner.
Mireille s’approcha d’un pas.
Luc se plaça près de la porte, sans la toucher.
— Cette conversation est terminée, madame. Si vous souhaitez communiquer avec Camille, vous pouvez le faire par l’intermédiaire de son avocat.
Camille referma la porte.
Ses mains tremblaient tellement qu’elle dut s’appuyer contre le mur. Elle n’avait pas gagné une bataille spectaculaire. Elle n’avait pas vu sa mère s’effondrer en avouant tout.
Elle avait simplement dit non.
Et, pour elle, c’était immense.
Seize ans de silence commencent à se fissurer
L’enquête prit du temps.
Les documents anciens devaient être authentifiés. Les comptes bancaires n’étaient pas tous accessibles immédiatement. Les dossiers médicaux étaient incomplets, et plusieurs personnes qui avaient connu Antoine avaient quitté la région.
Mais certains éléments purent être vérifiés.