La vérité que Madeleine avait gardée secrète pendant vingt ans

Claire ne répondit pas immédiatement à la question que Julien venait de lui poser.

Dans le garage, les mécaniciens avaient découvert les câbles de frein sectionnés sur la berline réservée à Madeleine. Personne n’avait touché au véhicule depuis son arrivée dans la propriété. Pourtant, quelqu’un avait réussi à entrer, à travailler sans être remarqué et à repartir.

Ce n’était plus une simple tentative d’intimidation.

Quelqu’un voulait que Madeleine Delmas ne voie pas le lundi matin.

Julien fit verrouiller les accès, suspendit les déplacements et demanda à Marc Lenoir de vérifier chaque membre du personnel. Mais Claire, qui observait les visages depuis le début de la soirée, remarqua une chose étrange : lorsque Julien prononça le nom de Philippe, sa mère ne manifesta aucune surprise.

Elle pâlit.

Puis elle ferma les yeux.

— Madame ? demanda Claire en s’approchant.

Madeleine serra ses doigts autour de son poignet.

— Il faut que je vous dise quelque chose avant qu’il ne soit trop tard.

Julien s’agenouilla près du fauteuil.

— Maman, si tu sais quelque chose sur mon oncle, dis-le maintenant.

La vieille femme regarda son fils, puis Claire.

— Pas devant lui.

Julien se redressa, blessé.

— Je suis ton fils.

— Justement.

Le silence qui suivit fut si lourd que Claire entendit le souffle irrégulier de Madeleine. Elle lui ajusta doucement son coussin et vérifia que son appareil d’oxygène fonctionnait correctement.

— Vous pouvez parler, lui dit-elle. Personne ne vous obligera à aller plus vite que vous ne le pouvez.

Madeleine lui adressa un regard reconnaissant.

— Il y a vingt ans, mon mari a découvert que son propre frère détournait de l’argent du groupe. Des sommes considérables. Philippe utilisait des sociétés intermédiaires pour masquer les transferts, puis faisait porter les pertes sur des filiales en difficulté.

Julien fronça les sourcils.

— Papa n’a jamais parlé de ça.

— Parce qu’il pensait pouvoir régler l’affaire en privé. Il voulait éviter un scandale qui aurait mis des centaines d’employés en danger. Il a donné à Philippe une dernière chance de rendre l’argent.

Madeleine marqua une pause.

— Trois semaines plus tard, ton père est mort.

Julien se figea.

Son père avait été victime d’un accident de voiture sur une route du Rhône. À l’époque, l’enquête avait conclu à une perte de contrôle. Julien n’avait que vingt-trois ans et n’avait jamais remis en question les conclusions officielles.

— Tu crois que mon oncle a provoqué l’accident ?

— Je ne peux pas l’affirmer. Je n’ai jamais eu de preuve suffisante. Mais la veille de sa mort, ton père m’avait dit que Philippe le menaçait. Et, après l’enterrement, les documents comptables ont disparu.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Parce que Philippe était ton oncle. Parce que j’avais peur. Et parce qu’il m’a fait comprendre qu’il savait tout de nos habitudes, de nos comptes et de nos déplacements.

Elle baissa les yeux.

— Pendant vingt ans, j’ai cru que mon silence protégerait ma famille. En réalité, il lui a laissé le temps de devenir plus puissant.

Julien se passa une main sur le visage. Toute sa vie, il avait considéré son oncle comme un homme excentrique, parfois envahissant, mais loyal.

Il venait de comprendre qu’il ne connaissait peut-être pas cet homme.

— Où sont les documents ? demanda-t-il.

Madeleine regarda Claire.

— Dans la doublure de mon ancien coffre à bijoux. La clé est cousue dans l’ourlet du manteau bleu que je ne porte plus.

Claire se leva aussitôt.

— Je vais le chercher.

— Non, répondit Madeleine. Si Philippe surveille encore cette maison, il connaît peut-être vos habitudes. Marc doit y aller avec deux personnes dont il a vérifié l’identité.

Pour la première fois, Julien ne contesta pas les instructions de sa mère.

Il appela Marc Lenoir.

Et, pendant que la sécurité organisait la recherche, Claire remarqua une enveloppe glissée sous la porte du salon.

Elle ne portait ni adresse ni signature.

À l’intérieur, une seule feuille.

« Si Madeleine parle avant lundi, Julien découvrira que le groupe ne lui appartient pas autant qu’il le croit. »

Au bas de la page figurait un nom : Philippe Delmas.

Mais ce n’était pas sa signature habituelle.

La femme de ménage que personne ne remarquait

À six heures du matin, Marc Lenoir revint avec le manteau bleu et le coffret retrouvé dans la chambre de Madeleine. Les documents étaient toujours là, soigneusement protégés dans une enveloppe plastifiée.

Il y avait des relevés bancaires, des copies de contrats et une liste de sociétés immatriculées en France et au Luxembourg.

Sur plusieurs pages, un même nom revenait : Arven Conseil.