Ils n’étaient pas venus arrêter toute personne présente, mais recueillir les explications des deux hommes et les conduire séparément pour des auditions. Les éléments recueillis justifiaient des investigations immédiates, et les enquêteurs avaient été informés du risque de disparition des preuves.

Philippe tenta de protester.

— Vous ne pouvez pas m’interroger sur la parole d’une domestique !

Claire sentit la colère lui monter au visage. Elle pensa aux nuits passées à accompagner Lucas, aux heures supplémentaires, aux repas pris debout et à toutes les fois où elle avait été traitée comme si sa présence ne comptait pas.

Mais avant qu’elle puisse répondre, Madeleine se leva.

Lentement, en s’appuyant sur sa canne.

Julien voulut l’aider, mais elle lui fit signe d’attendre.

— Cette femme a remarqué ce que vos hommes n’ont pas vu. Elle a protégé ma vie alors que certains membres de ma propre famille discutaient du prix de ma disparition. Vous pouvez l’appeler comme vous voulez, Philippe. Moi, je sais ce qu’elle vaut.

La vieille dame se tourna vers les policiers.

— Et je suis prête à témoigner.

Philippe resta immobile quelques secondes. Puis il suivit les enquêteurs, le visage fermé.

Étienne Vasseur fut également conduit pour être entendu. Les éléments comptables, les liens financiers et les communications suspectes allaient être examinés par les autorités. Aucune condamnation n’était encore prononcée, mais les deux hommes ne pouvaient plus faire disparaître cette affaire derrière les portes du conseil d’administration.

Lorsque la porte se referma, Julien regarda Claire.

— Je vous dois des excuses.

Elle croisa les bras.

— Pour quoi exactement ?

Il encaissa la question sans détourner les yeux.

— Pour vous avoir traitée comme si vous n’aviez aucune importance. Pour avoir supposé que votre poste définissait votre valeur. Et pour avoir cru que l’argent pouvait réparer ce que j’avais laissé se produire.

Claire ne répondit pas tout de suite.

— Le règlement du centre de Lucas était important pour moi, dit-elle enfin. Mais cela ne change pas ce que vous m’avez fait subir ici.

— Je le sais.

— Alors ne me demandez pas de vous pardonner aujourd’hui.

Julien inclina la tête.

— Je ne le ferai pas.

Pour la première fois depuis leur rencontre, Claire sentit qu’il avait réellement entendu ce qu’elle venait de dire.

Le secret caché dans le dernier dossier

Les semaines suivantes furent difficiles.

L’enquête mit au jour un système de détournement de fonds organisé sur plusieurs années. Les sociétés intermédiaires avaient servi à masquer des paiements et à financer des opérations destinées à conserver le contrôle de certaines filiales du groupe.

Les enquêteurs cherchèrent également à établir qui avait ordonné le sabotage du véhicule et si les mêmes personnes étaient liées à d’autres incidents. Les éléments recueillis conduisirent à de nouvelles perquisitions et à des auditions.

Philippe nia toute responsabilité. Étienne Vasseur affirma qu’il avait exécuté des décisions financières sans connaître leur véritable objectif.

Mais les documents anciens de Madeleine, confrontés aux relevés bancaires et aux données récupérées dans les systèmes du groupe, contredisaient plusieurs de leurs déclarations.

L’affaire ne se résumerait pas à une dispute familiale : elle concernait des années de dissimulation et la sécurité d’une femme que certains pensaient trop fragile pour se défendre.

Un soir, alors qu’elle aidait Madeleine à ranger ses affaires, Claire remarqua une petite boîte en bois posée au fond d’un tiroir.

— Qu’est-ce que c’est ?

Madeleine la prit avec précaution.

— Une chose que j’aurais dû donner à Julien depuis longtemps.

À l’intérieur se trouvait une lettre écrite par son mari quelques jours avant sa mort.

Madeleine la lut à voix basse.

Son époux y expliquait qu’il avait découvert des irrégularités financières et qu’il avait prévu de rencontrer un avocat pour protéger les employés et les actionnaires. Il avait aussi écrit qu’il soupçonnait Philippe d’avoir fait pression sur plusieurs cadres pour qu’ils se taisent.

Mais une phrase arrêta Madeleine.

« Si quelque chose m’arrive, ne laisse pas Julien croire qu’il doit devenir comme moi pour sauver cette entreprise. Il doit pouvoir choisir ce qu’il veut protéger. »

Madeleine replia la lettre.

— Ton père ne voulait pas que tu passes ta vie à défendre un nom, dit-elle plus tard à Julien. Il voulait que tu protèges les personnes qui travaillent derrière ce nom.

Julien resta longtemps silencieux.

Il avait consacré sa vie à faire du Groupe Delmas un symbole de réussite. Il avait cru que la méfiance était une qualité de dirigeant, que la dureté inspirait le respect et que les émotions étaient des faiblesses qu’il fallait dissimuler.

Pourtant, au moment où sa mère avait été en danger, ce n’était ni son pouvoir ni sa fortune qui l’avaient aidée.

C’était une femme qu’il avait humiliée parce qu’elle portait une tenue de travail.