À 22 h 14, je raccrochai avec Maître Morel. Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, je n’essayais plus de sauver ma famille à n’importe quel prix.

Je voulais simplement empêcher qu’elle me détruise.

Je m’assis dans mon atelier, au milieu des morceaux de laine noire. Je connaissais chaque couture de ce costume. J’avais choisi le tissu à Paris, passé des soirées à ajuster les épaules et recommencé trois fois les boutonnières parce que je voulais que Clara soit fière de moi.

Je n’avais pas cousu un vêtement.

J’avais cousu tout ce que je n’avais jamais su lui dire : Je suis là. Tu peux compter sur moi. Tu n’auras jamais à affronter le monde toute seule.

À présent, ces mots me semblaient ridicules.

Maître Morel me rappela à 23 heures.

— Étienne, j’ai vérifié les documents que tu m’as transmis. Les biens acquis avant ton mariage sont bien distincts, sous réserve des clauses précises de chaque acte. En revanche, je ne peux pas simplement bloquer tous les comptes ou annuler une cérémonie à ta place. Nous allons sécuriser ce qui peut l’être légalement et prévenir toute tentative de signature non autorisée.

— Et les 86 000 euros ?

— Nous allons examiner les contrats, les factures et les conditions d’annulation. Pour le moment, ne signe rien. Ne menace personne. Et surtout, ne modifie pas les enregistrements.

Je lui envoyai les fichiers originaux des caméras, les reçus et les échanges concernant le prêt. Il me demanda de conserver les preuves dans leur état initial.

Puis il ajouta :

— Étienne, je sais que tu es blessé. Mais demain, il faudra agir avec des documents, pas avec ta colère.

Je regardai mes mains.

— Ma colère, maître, je la connais. Je l’ai passée toute ma vie à la transformer en travail.

Cette nuit-là, je ne dormis presque pas.

À six heures, le téléphone sonna.

C’était Véronique.

— Étienne, où es-tu ? Le fleuriste attend ton dernier paiement et personne ne répond au domaine !

Je laissai sonner une seconde fois avant de décrocher.

— Le mariage n’aura pas lieu.

Un silence.

Puis son rire incrédule.

— Arrête tes enfantillages. Tu ne peux pas faire ça à Clara !

— C’est curieux. Hier soir, tu m’as expliqué que je n’avais aucune place dans sa vie. Je respecte donc votre décision.

— Tu vas ruiner sa journée pour un costume ?

— Non, Véronique. Le costume n’était qu’un morceau de tissu. Ce qui a changé les choses, c’est ce que vous avez dit après avoir cru que je ne vous entendais pas.

Je l’entendis respirer plus vite.

— Tu nous espionnais ?

— Les caméras sont installées depuis trois ans pour protéger l’atelier. Je n’ai fabriqué aucune preuve. J’ai simplement entendu une conversation que vous n’auriez jamais dû avoir.

Elle raccrocha.

À 7 h 20, Clara m’appela.

Je reconnus immédiatement sa voix : celle qu’elle utilisait lorsqu’elle voulait quelque chose sans avoir à demander pardon.

— Papa, maman dit que tu as annulé le domaine. Dis-moi que ce n’est pas vrai.

Le mot papa me fit plus mal que la veille.

— C’est vrai.

— Mais tout le monde arrive aujourd’hui ! Maxime, sa famille, les témoins… Tu te rends compte de ce que tu fais ?

— Oui. Pour la première fois depuis longtemps, je crois que je comprends exactement ce que je fais.

— Tu veux me punir ?

— Je ne veux pas financer une cérémonie dans laquelle tu m’as interdit d’exister.

Elle se mit à pleurer.

— Laurent est mon père biologique, Étienne. Je ne peux pas lui interdire de m’accompagner.

— Je ne te l’ai jamais demandé. Tu pouvais choisir Laurent. Tu pouvais même me demander de m’asseoir au dernier rang. J’aurais peut-être souffert, mais j’aurais respecté ton choix. Ce que je ne peux pas accepter, c’est que tu m’utilises comme un portefeuille tout en ayant honte de moi.

— Je n’ai pas honte de toi…

Je fermai les yeux.

— Alors pourquoi as-tu ri de l’odeur de mon atelier ?

Elle ne répondit pas.

— Pourquoi as-tu accepté que ta mère déchire le costume que j’avais cousu pour toi ?

— Je ne lui ai pas demandé de faire ça !

— Mais tu étais là. Tu as vu. Et tu m’as demandé de disparaître pour ne pas gâcher ton jour.

Sa respiration devint irrégulière.

— Je ne savais pas que tu avais entendu le reste…

Cette phrase me donna la réponse que je redoutais.

Elle n’était pas désolée de m’avoir blessé. Elle était terrifiée à l’idée que je sache jusqu’où elle était prête à aller.

— Clara, je t’aime depuis que tu as deux ans. Je t’ai appris à faire du vélo, j’ai attendu devant les urgences quand tu t’es cassé le poignet, et j’ai travaillé les dimanches pour payer tes études. Je n’ai jamais fait tout cela pour que tu me rembourses en amour. Mais je ne peux plus acheter ma place dans ta vie.