— Et maintenant, tu vas nous abandonner ?
— Non. Je vais cesser de me sacrifier pour des gens qui me demandent de disparaître.
Je raccrochai avant de céder.
À neuf heures, je rejoignis Maître Morel dans son cabinet. Nous avions préparé les courriers nécessaires pour informer la banque qu’aucun prêt garanti par mes biens ne devait être traité sans vérification de mon consentement. Les accès concernés furent sécurisés conformément aux procédures de l’établissement. Nous demandâmes également un examen des mouvements du compte commun, notamment du paiement de la montre à 4 800 euros au nom de Laurent.
Rien de tout cela ne prouvait encore l’existence d’une fraude. Mais les documents justifiaient des vérifications.
À midi, Laurent se présenta à l’atelier.
Je le vis par la fenêtre : costume bleu nuit, chaussures impeccables, sourire d’homme persuadé que le monde lui devait quelque chose.
Je lui ouvris sans l’inviter à entrer.
— Tu as toujours aimé faire ton intéressant, lança-t-il. Tu as élevé ma fille, d’accord. Je ne te retirerai pas ça. Mais tu n’es pas son père.
— C’est possible que tu sois son père biologique. Je ne me suis jamais battu contre cette réalité.
— Alors laisse-la vivre sa journée.
— Avec quel argent ?
Il eut un mouvement d’agacement.
— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. Tu as les moyens.
— J’avais les moyens. J’avais aussi confiance en ma femme et en ma fille.
Son visage se durcit.
— Tu ne peux pas nous laisser tomber à la dernière minute.
— Tu as raison sur un point : je ne peux pas vous laisser tomber si vous ne vous êtes jamais appuyés sur moi que pour l’argent.
Il fit un pas vers moi.
— Écoute-moi bien. Clara m’a demandé de la conduire à l’autel. Tu n’as pas à décider de sa vie.
— C’est exact. Je ne déciderai pas de son mariage. Elle est libre de t’épouser, de choisir qui l’accompagne et de construire la vie qu’elle veut. Mais je suis libre, moi aussi, de ne pas payer pour cette vie.
Il resta silencieux.
Puis il lâcha, presque malgré lui :
— Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds.
Je ne répondis pas. Je savais désormais que la meilleure manière d’obtenir des réponses était de laisser les documents parler.
Lorsqu’il partit, je transmis à mon avocat le compte rendu de cette rencontre.
À 14 heures, le téléphone de l’atelier sonna de nouveau.
C’était Maxime, le fiancé de Clara.
— Monsieur Étienne ? Je suis désolé de vous déranger. Clara m’a dit que vous aviez annulé le mariage à cause d’une dispute familiale. Je voudrais comprendre.
Sa voix était calme, mais tendue.
Je ne lui racontai pas toute l’histoire. Je lui proposai simplement de venir me voir, accompagné de la personne de son choix, et de consulter les éléments que mon avocat jugeait appropriés.
Il arriva une heure plus tard.
Je lui montrai le costume déchiré, puis les factures établissant que j’avais payé les principaux prestataires. Enfin, avec l’accord de mon avocat, je lui fis écouter un extrait de l’enregistrement où Véronique parlait du prêt et du départ prévu après le versement des fonds.
Maxime resta immobile.
— Clara était au courant ?
— Je ne peux pas vous dire ce qu’elle savait exactement au sujet du prêt. Je peux seulement vous faire entendre ce qu’elle a dit elle-même.
Il demanda à écouter l’extrait une seconde fois.
Puis il posa ses mains sur ses genoux.
— Elle m’a dit que vous aviez accepté de financer le mariage parce que vous vouliez garder le contrôle sur elle. Elle m’a aussi dit que vous étiez jaloux de Laurent.
Je sentis une fatigue immense me tomber sur les épaules.
— Je ne veux pas vous dicter ce que vous devez penser de votre future épouse, Maxime. Mais vous méritez de prendre votre décision avec les informations dont vous disposez, pas seulement avec une version arrangée pour vous convaincre.
Il resta près d’une heure. Il ne cria pas, ne m’accusa pas. Il posa des questions, prit des notes et demanda à son propre avocat de vérifier les documents financiers qui le concernaient.
Avant de partir, il se tourna vers moi.
— Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Mais je ne veux pas commencer un mariage avec des mensonges.
Je lui serrai la main.
Pour la première fois de la journée, je me sentis moins seul.
À 16 h 30, Véronique débarqua à l’atelier, suivie de Clara.
Elle avait abandonné son élégance habituelle. Ses cheveux étaient défaits, son maquillage avait coulé, et son visage portait cette expression que je lui connaissais lorsqu’elle découvrait qu’une situation ne pouvait plus être contrôlée.
— Tu as parlé à Maxime ? cria-t-elle.
— Oui.