— Tu n’avais pas le droit de lui montrer ces enregistrements !
— Mon avocat a veillé à ce que ce qui lui était présenté soit approprié. Si vous estimez qu’un problème juridique se pose, vous pourrez en discuter avec le vôtre.
Elle leva la main, puis la laissa retomber.
Clara, elle, ne regardait que le costume.
— Tu aurais pu le réparer, murmura-t-elle.
Je crus d’abord avoir mal entendu.
— Pardon ?
— Tu es tailleur. Tu aurais pu le réparer. Tu sais faire ça.
Je baissai les yeux vers les morceaux de laine.
C’était donc cela, encore : même après les insultes, même après les rires, même après la conversation sur le prêt, elle me voyait comme l’homme capable de réparer ce que les autres brisaient.
— Oui, Clara. Je pourrais probablement le réparer.
Elle releva la tête, pleine d’espoir.
— Alors…
— Mais je ne vais pas le faire.
Son visage se vida de toute expression.
— Tu ne peux pas nous faire ça.
— Je ne vous fais rien. Je ne détruis pas votre mariage. Je refuse simplement de le porter sur mes épaules à votre place.
Véronique s’approcha.
— Après tout ce que nous avons vécu ensemble, tu vas nous jeter dehors ?
— Je ne vous jette pas dehors. Je demande à mon avocat de vérifier mes droits et mes obligations. Je ne prendrai aucune décision concernant notre logement sans respecter la loi. Mais je ne signerai pas ce prêt et je ne verserai pas un euro supplémentaire tant que cette histoire ne sera pas éclaircie.
Elle me fixa avec une haine qu’elle ne prenait même plus la peine de dissimuler.
— Tu finiras seul.
Je regardai l’atelier, mes machines, mes patrons de coupe, les photos de mes créations accrochées au mur.
— Peut-être. Mais au moins, je saurai pourquoi je suis seul.
Véronique partit la première.
Clara resta sur le seuil.
Pendant un instant, je revis la petite fille de deux ans qui s’endormait contre mon épaule, la fillette qui courait vers moi à la sortie de l’école et l’adolescente qui m’avait serré dans ses bras après son premier échec au baccalauréat.
— Tu m’aimes encore ? demanda-t-elle.
Je sentis ma gorge se serrer.
— Oui.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Alors pourquoi tu fais ça ?
— Parce que t’aimer ne signifie pas accepter tout ce que tu me fais. Et parce que si je continue à tout réparer sans jamais te demander de regarder ce que tu as cassé, je ne t’aide pas. Je t’apprends que tu peux blesser quelqu’un sans jamais en subir les conséquences.
Elle pleura en silence.
Je ne la pris pas dans mes bras. Pas cette fois. Ce n’était pas une punition. C’était la première fois que je laissais sa douleur lui appartenir, sans me précipiter pour la faire disparaître.
Le lendemain matin, il n’y eut ni cérémonie au domaine ni arrivée triomphale de Laurent.
Maxime avait décidé de suspendre le mariage. Il ne déclara pas publiquement que Clara était coupable de quoi que ce soit. Il voulait d’abord comprendre ce qui s’était réellement passé, notamment au sujet du projet de prêt. Clara retourna chez sa mère, et Véronique dut expliquer à plusieurs prestataires pourquoi les paiements prévus n’arriveraient pas.
Les sommes déjà engagées ne furent pas toutes récupérées. Certains contrats prévoyaient des frais d’annulation, d’autres nécessitaient une négociation. Avec l’aide de son avocat, Étienne obtint le détail des dépenses et limita les pertes autant que possible. Les 86 000 euros ne réapparurent pas miraculeusement sur son compte.
Quant à la montre de Laurent et au projet de prêt, les vérifications financières suivirent leur cours. Les enregistrements, les reçus et les messages furent conservés pour que les faits puissent être examinés sans accusation prématurée.
Véronique m’envoya plusieurs messages. D’abord des insultes, puis des reproches, enfin un long texte dans lequel elle expliquait qu’elle avait paniqué à l’idée de perdre sa fille au profit d’un homme qu’elle jugeait trop autoritaire.
Je ne répondis pas.
Je ne cherchais pas à lui faire payer sa cruauté. Je ne voulais plus non plus qu’elle transforme ses peurs en décisions prises à mes dépens.
Quelques semaines plus tard, Clara vint me voir seule.
Elle portait un manteau simple et tenait un sac en papier. À l’intérieur se trouvait l’étiquette brodée que j’avais retrouvée sous la table, celle où j’avais écrit : « Pour le père de la mariée ».
— Je l’ai récupérée dans la poubelle, dit-elle.
Je la pris délicatement.
— Je suis désolée, papa.
Cette fois, elle ne me demanda pas de réparer le costume, de payer une facture ou de l’aider à convaincre Maxime.