— Marina, ne raccrochez pas. Je vais vous poser une question, et je veux une réponse précise, dit Maître Delmas. Avez-vous signé un acte autorisant la vente, la location ou la transformation de votre appartement ?
— Non.
— Avez-vous signé une procuration permettant à votre mari d’agir en votre nom ?
— Jamais.
Un silence suivit.
Puis la notaire prononça une phrase qui fit disparaître jusqu’à la dernière trace de couleur du visage de Sergueï.
— Alors, ne donnez aucune clé à personne. Ne signez aucun document. J’arrive avec le dossier original et un collègue. Et Marina… si des travaux doivent commencer demain, nous devons savoir qui les a commandés et sur quelle autorisation.
Je raccrochai.
Derrière la porte, Svetlana continuait de frapper.
— Sergueï ! Ouvre immédiatement ! Tu m’avais promis que je pourrais rester ici ! Tu m’avais assuré que Marina finirait par accepter !
Je me tournai lentement vers mon mari.
— Tu lui as promis notre appartement ?
Il passa une main sur son front.
— Ce n’est pas ce que tu crois.
— Alors explique-moi ce que je dois croire.
Il regarda la porte, puis moi. Pour la première fois depuis des années, il semblait chercher une réponse qui ne venait pas.
— Svetlana a des problèmes financiers, finit-il par dire. Elle devait quitter son logement. Je lui ai dit qu’elle pourrait rester chez nous quelque temps.
— Et les travaux ?
— Il fallait réaménager une pièce.
— Quelle pièce ?
Il ne répondit pas.
Je connaissais déjà la réponse.
La petite chambre au bout du couloir, celle où je travaillais, où je conservais les archives de ma grand-mère et où j’avais installé une bibliothèque contenant ses livres de droit et ses vieux carnets. Sergueï prétendait depuis des mois que cette pièce était inutile. Il voulait en faire une chambre pour sa sœur, avec une salle d’eau attenante.
J’avais refusé.
Il avait alors cessé d’en parler.
Du moins, c’est ce que j’avais cru.
— Tu as commandé des travaux dans un appartement sans mon autorisation ? demandai-je.
— Je voulais simplement arranger les choses.
— Pour qui ?
Il baissa les yeux.
La sonnette retentit une nouvelle fois.
Cette fois, je ne bougeai pas.
— Sergueï, tu vas ouvrir la porte. Tu vas expliquer à ta sœur que personne n’a le droit de décider à ma place. Ensuite, tu vas me dire exactement ce que tu as signé.
Il me regarda comme si je venais de parler une langue étrangère.
— Tu ne peux pas me donner des ordres chez moi.
Je désignai le trousseau que je tenais toujours dans ma main.
— Alors, montre-moi le document qui prouve que cet appartement est aussi le tien.
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
Et je compris que la réponse se trouvait quelque part dans les papiers que je n’avais jamais pris la peine de lui montrer.
Maître Delmas arriva trente-cinq minutes plus tard.
Elle n’était pas seule. Un homme d’une soixantaine d’années l’accompagnait, portant une mallette en cuir et un manteau sombre. Je reconnus Maître Roux, un avocat avec lequel elle avait déjà travaillé lors du règlement de la succession de ma grand-mère.
Sergueï voulut prendre les devants.
— Maître Delmas, je vous remercie d’être venue. Il y a un petit malentendu familial. Ma sœur traverse une période difficile et nous avons décidé de l’héberger. Marina s’inquiète pour quelques travaux, mais tout peut s’arranger.
La notaire ne lui répondit pas immédiatement.
Elle posa sa mallette sur la console, sortit un dossier épais et se tourna vers moi.
— Marina, pouvez-vous me confirmer que vous n’avez signé aucun accord concernant cet appartement depuis le décès de votre grand-mère ?
— Je vous le confirme.
— Et vous n’avez donné aucune autorisation à votre mari pour engager des travaux structurels ou conclure un accord avec une entreprise ?
— Aucune.
Maître Delmas ouvrit le dossier.
— Dans ce cas, examinons les documents avant de tirer des conclusions.
Elle posa sur la table une copie de l’acte notarié, puis plusieurs pages retraçant l’origine de la propriété.
L’appartement avait appartenu à ma grand-mère, Elena Vassilievna, qui m’avait élevée une grande partie de mon enfance. Après sa mort, je l’avais reçu par testament. J’y avais emménagé plusieurs années avant mon mariage avec Sergueï.
Je me souvenais encore du jour où elle m’avait remis les clés.
Elle était assise près de la fenêtre, une couverture sur les genoux, et m’avait dit :
« Une maison n’est pas seulement un endroit où l’on dort, Marina. C’est l’endroit où tu dois pouvoir fermer la porte sans avoir peur de ce qui se trouve de l’autre côté. Ne laisse jamais personne te faire croire que tu dois mériter le droit d’y être en paix. »
À l’époque, j’avais souri. Je croyais qu’elle parlait de la vie en général.