— Non. Je crois simplement que personne ne devrait avoir à humilier une autre femme pour obtenir un toit.
Derrière elle, Maître Delmas referma le dossier.
— Je pense que nous avons suffisamment d’éléments pour comprendre qu’aucun travail ne doit commencer demain. Nous allons examiner le bon de commande et vérifier les documents. D’ici là, personne ne doit modifier le logement.
Svetlana regarda son frère, espérant qu’il la soutiendrait.
Mais Sergueï ne dit rien.
Et ce silence, cette fois, ne me fit pas mal.
Il me confirma simplement ce que j’aurais dû comprendre depuis longtemps : lorsque sa mère ou sa sœur me blessait, il ne cherchait pas la vérité. Il cherchait à rétablir le confort de celles qui parlaient le plus fort.
Lorsque Svetlana finit par entrer dans le salon, elle déposa ses valises au milieu du passage.
— Je ne peux pas retourner dans mon ancien logement, annonça-t-elle. Le propriétaire a déjà récupéré les clés. Je n’ai nulle part où aller.
Je ressentis malgré moi une pointe de compassion.
Je savais ce que signifiait ne pas avoir de solution immédiate. Je savais aussi que la vie pouvait basculer en quelques semaines et qu’une personne pouvait se retrouver dans une situation qu’elle n’avait pas prévue.
Mais je savais désormais qu’aider quelqu’un ne signifiait pas lui céder tout ce qu’il exigeait.
— As-tu de quoi payer un hôtel pour quelques nuits ? demandai-je.
Elle me regarda, surprise par la question.
— Pas vraiment.
— As-tu des revenus en ce moment ?
— Je cherche du travail.
— Et ton ancien logement ?
Elle détourna les yeux.
Sergueï prit la parole.
— Marina, je t’en prie. Elle traverse une période difficile. Nous pouvons au moins la laisser dormir ici quelques jours.
— Dans quelles conditions ?
— Quelles conditions ?
— Une durée précise. Pas de travaux. Pas de changement de serrure. Pas de décision prise à ma place. Et un accord clair sur les frais, si nous décidons de l’héberger.
Svetlana se leva d’un bond.
— Tu veux me faire signer un contrat pour dormir chez mon propre frère ?
— Je veux que les choses soient claires.
— C’est ridicule !
— Alors, tu peux choisir une autre solution.
Elle se tourna vers Sergueï.
— Tu entends ce qu’elle dit ? Elle veut me mettre dehors !
Il ferma les yeux.
— Marina, nous sommes mariés. Tu pourrais faire un effort.
Je le regardai.
— Je fais un effort depuis neuf ans.
Il ne répondit pas.
Maître Roux proposa de laisser la question de l’hébergement en dehors de l’examen juridique en cours. Il rappela que chacun devait éviter les décisions précipitées et que les conditions de logement devaient être discutées calmement, en tenant compte des droits de chacun.
Maître Delmas confirma que l’appartement m’appartenait, mais elle ne me conseilla pas d’agir sous le coup de la colère. Elle me recommanda de faire examiner la situation dans son ensemble et de prendre toute décision concernant l’occupation du logement avec un conseil juridique adapté.
Je décidai de ne pas laisser Svetlana dormir ici ce soir-là.
Pas pour la punir.
Parce qu’elle était arrivée en m’insultant, avec la conviction que ma décision n’avait aucune importance, et parce que Sergueï avait organisé toute cette situation sans jamais me consulter.
Je donnai à Svetlana les coordonnées d’un service local d’accompagnement au logement et l’aidai à réserver une chambre pour deux nuits. Je payai la première nuit, non comme une obligation, mais parce que je ne voulais pas qu’une femme se retrouve sans solution immédiate au milieu d’un conflit qui la dépassait désormais.
Elle accepta l’aide sans me remercier.
Avant de partir, elle s’arrêta devant la porte.
— Tu crois avoir gagné quelque chose, Marina ?
Je secouai la tête.
— Je n’ai jamais voulu gagner contre toi.
— Alors pourquoi faire tout cela ?
— Parce que je ne veux plus perdre contre moi-même.
Elle me lança un dernier regard, puis sortit avec ses valises.
Sergueï resta dans l’entrée.
Quand la porte se referma, il se tourna vers moi.
— Tu aurais pu faire preuve de plus de douceur.
Je le regardai avec une fatigue que je ne cherchais plus à dissimuler.
— Et toi, tu aurais pu faire preuve de respect.
Cette nuit-là, nous ne dormîmes pas dans la même chambre.
Sergueï resta dans le salon, tandis que je m’installai dans la petite chambre que Svetlana voulait transformer. J’allumai la lampe de bureau et sortis le vieux carnet de ma grand-mère.
Sur la première page, elle avait écrit quelques lignes de sa main :
« La bonté n’est pas l’absence de limites. Elle est la capacité d’aider sans se laisser détruire. »
Je passai les doigts sur l’écriture.