Antoine regarda le stylo au sol, puis la petite fille qui se tenait devant lui avec un bébé endormi dans les bras.
—Inès, tu n’as rien à nettoyer.
Elle fronça les sourcils.
—Mais le lait, il coûte de l’argent.
—Oui, répondit-il doucement. Et les adultes sont censés trouver cet argent pour les enfants. Ce n’est pas à toi de le faire.
Elle ne sembla pas comprendre. Ou plutôt, elle comprenait si mal cette idée qu’elle ne savait pas où la ranger.
—Même si on n’est pas riches ?
Antoine sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
—Même si on n’est pas riches.
Inès baissa les yeux vers les chaussures mouillées qu’elle avait laissées sur le tapis. Elle les retira aussitôt, par peur de salir le sol.
—Pardon. Je peux rester debout.
Claire Bernier détourna brièvement le regard. Depuis quinze ans qu’elle travaillait dans les ressources humaines, elle avait vu des licenciements, des conflits, des salariés pleurer dans des bureaux vitrés. Mais jamais elle n’avait entendu une enfant demander la permission d’exister dans une pièce chauffée.
Antoine s’accroupit de nouveau.
—Tu peux t’asseoir. Tu peux avoir chaud. Tu peux manger. Et tu peux dormir si tu es fatiguée. Personne ne te demandera de payer pour ça.
—Vous promettez ?
La question était si sérieuse qu’il ne répondit pas immédiatement.
Il avait promis des rendements à des investisseurs, des résultats à des conseils d’administration et des vacances à une épouse qui avait fini par partir. Il avait appris à formuler des engagements que des avocats pouvaient défendre. Mais cette enfant ne lui demandait ni signature ni garantie bancaire.
Elle lui demandait s’il était possible de croire un adulte.
—Je te promets que nous allons faire tout ce qui est nécessaire pour vous protéger, toi et ta sœur, dit-il enfin. Et je ne te mentirai pas en te disant que tout sera réglé en une heure. Mais je ne vais pas te laisser affronter ça toute seule.
Inès le dévisagea longuement.
Puis elle posa une question qui fit tomber le silence sur toute la pièce.
—Vous savez garder un secret ?
Antoine échangea un regard avec Claire.
—Ça dépend du secret.
—Sandrine a dit que si je racontais ce qui se passe chez nous, maman aurait des ennuis. Elle a dit que maman pourrait aller en prison à cause de nous.
La petite fille serra les lèvres.
—Je veux pas que maman aille en prison. Je veux juste qu’elle revienne.
Antoine comprit alors que le plus difficile ne serait pas de lui offrir un repas ou un lit pour une nuit. Le plus difficile serait de lui apprendre qu’elle n’était pas responsable des choix des adultes.
Il s’assit à une certaine distance d’elle.
—Tu n’as pas fait de mal en racontant ce qui t’arrive. Et tu n’as pas à décider toute seule ce qui arrivera à ta maman. Ce sont les adultes qui doivent comprendre ce qui s’est passé et trouver une solution sûre pour vous.
—Mais vous allez me séparer de Lila ?
Cette fois, ce fut Claire qui répondit.
—Nous allons expliquer aux personnes qui peuvent vous aider que vous êtes très attachées l’une à l’autre. Nous demanderons qu’elles tiennent compte de votre lien. Je ne peux pas te promettre ce qu’elles décideront, mais nous ferons en sorte que ta voix soit entendue.
Inès baissa les yeux vers sa sœur. Lila dormait, une main minuscule refermée sur le tissu de son pull.
—D’accord, murmura-t-elle. Mais je veux rester avec elle pendant qu’ils décident.
—Nous allons le demander, dit Claire.
Pour la première fois depuis son arrivée, Inès s’assit.
Elle ne se détendit pas pour autant. Elle plaça son dos contre le mur, garda Lila contre elle et surveilla la porte. Même lorsqu’une assistante apporta une soupe chaude, un sandwich et un verre d’eau, elle attendit que Claire goûte une cuillerée avant de manger.
Antoine remarqua ce détail.
—Tu as peur qu’on te donne quelque chose de mauvais ?
—Non.
—Alors pourquoi tu attends ?
Inès réfléchit.
—À la maison, Sandrine dit qu’on doit laisser les autres manger d’abord. Après, s’il reste quelque chose, c’est pour nous.
Antoine se leva brusquement, puis se força à ralentir ses gestes.
Il avait envie d’appeler quelqu’un, d’exiger des explications, de faire intervenir ses avocats et de résoudre la situation à coups de décisions immédiates. Mais il comprit que cette enfant avait déjà vécu trop de changements brusques, trop de voix fortes et trop de menaces.
Il demanda simplement à Claire de faire apporter un autre repas.
—Un repas pour Inès, un repas pour moi, et un repas pour toi, dit-il. Nous mangerons tous ensemble.
Inès observa les trois plateaux comme s’ils constituaient une expérience dont elle devait comprendre les règles.
Puis elle prit une bouchée.
Elle mâcha très lentement.