Elle y était arrivée après avoir perdu son travail et quitté une chambre qu’elle ne pouvait plus payer. Son téléphone était cassé et elle avait changé plusieurs fois de lieu d’hébergement. Elle avait tenté de joindre Sandrine, sans obtenir de réponse, puis s’était présentée à un service social pour demander des nouvelles de ses filles.

Elle ignorait que Lila avait été hospitalisée.

Quand on lui annonça la situation, elle s’effondra.

— Elles sont où ? demanda-t-elle. Où sont mes filles ?

Sa voix était si faible que la travailleuse sociale dut lui faire répéter la question.

— Elles sont en sécurité à l’hôpital. Votre bébé reçoit des soins. Votre fille aînée est avec des adultes qui s’occupent d’elle.

Élodie se mit à pleurer.

— Je leur avais dit que je reviendrais. J’avais promis à Inès que ce serait juste quelques semaines.

Elle se couvrit le visage.

— Elle doit croire que je l’ai abandonnée.

Personne ne lui répondit immédiatement.

Car il y avait une vérité douloureuse que les adultes autour d’elle ne pouvaient pas effacer : quelles que soient ses intentions, Inès avait été laissée à la charge d’une autre adulte sans protection suffisante, et Lila avait manqué de soins essentiels.

La souffrance d’Élodie méritait d’être entendue. Elle ne supprimait pas les besoins urgents des enfants.

« Je veux voir ma maman »

Le lendemain matin, Inès se réveilla dans une chambre d’hôpital où l’on avait installé un petit lit près de celui de sa sœur.

Elle mit quelques secondes à comprendre où elle se trouvait.

Puis elle se redressa d’un coup.

— Lila !

Le bébé dormait paisiblement.

Une infirmière entra presque aussitôt.

— Bonjour, ma puce. Elle va mieux. Le médecin est satisfait de son évolution.

Inès s’approcha du berceau. Elle toucha délicatement le pied de sa sœur, puis soupira.

— Elle a bu ?

— Oui.

— Combien ?

L’infirmière lui expliqua que l’équipe médicale suivait les quantités et l’évolution de son état.

Inès écouta avec attention, puis demanda :

— Est-ce que ma maman sait qu’on est ici ?

Sophie, qui venait d’arriver, s’assit près d’elle.

— Oui. Nous avons retrouvé ta maman. Elle sait que vous êtes à l’hôpital.

Inès resta immobile.

— Elle vient ?

— Elle aimerait te voir. Nous allons organiser une rencontre, avec les personnes qui s’occupent de votre situation.

La fillette se mordit la lèvre.

— Elle est fâchée ?

— Je ne peux pas te dire exactement ce qu’elle ressent. Mais elle a demandé de vos nouvelles.

— Elle va repartir ?

Sophie ne voulut pas lui faire de promesse impossible.

— Nous allons parler avec elle et voir ce qui peut être organisé pour que vous soyez en sécurité. Pour l’instant, tu peux la rencontrer, lui parler et lui dire ce que tu ressens.

Inès réfléchit longuement.

— Je peux lui demander pourquoi elle m’a laissée ?

— Oui.

La fillette baissa les yeux.

— Même si ça lui fait de la peine ?

— Oui, Inès. Tu as le droit de poser cette question.

Un peu plus tard, Élodie entra dans la chambre.

Elle paraissait plus âgée que sur les quelques photos qu’Inès conservait dans son sac. Ses cheveux étaient attachés à la hâte, son manteau trop grand pour elle, et ses mains tremblaient.

Lorsqu’elle aperçut ses filles, elle porta les doigts à sa bouche.

— Inès…

La fillette ne courut pas vers elle.

Elle resta debout près du berceau, le visage fermé.

Élodie fit un pas, puis s’arrêta.

— Ma chérie, je suis désolée.

Inès ne répondit pas.

— Je suis tellement désolée. Je pensais que Sandrine allait prendre soin de vous. Je croyais que je pourrais trouver un travail, un logement, et revenir rapidement.

— Tu avais dit que tu reviendrais avant mon anniversaire.

Élodie ferma les yeux.

— Je sais.

— Mon anniversaire est passé.

— Je sais, mon cœur.

— J’ai gardé une part de gâteau pour toi.

La phrase brisa quelque chose dans le visage d’Élodie.

Elle s’assit sur une chaise et se mit à pleurer.

Inès la regarda, sans bouger.

— Sandrine disait que tu reviendrais quand on coûterait moins cher.

Élodie releva la tête.

— Quoi ?

— Elle disait qu’on mangeait trop. Elle disait que Lila pleurait trop et que je devais la faire taire. Elle disait que si je parlais à quelqu’un, tu irais en prison.

Élodie se leva brusquement, horrifiée.

— Elle t’a dit ça ?

Inès hocha la tête.

— Alors j’ai essayé de ne pas faire de bruit.

Sa voix se brisa.

— J’ai essayé d’être gentille. J’ai lavé les assiettes. J’ai balayé. J’ai fait tout ce qu’elle demandait. Mais Lila avait encore faim.

Élodie s’agenouilla devant elle.