Cette phrase l’avait accompagné pendant quarante ans. Elle avait contribué à faire de lui un homme riche, prudent, presque impossible à atteindre.
Mais, en regardant Inès, il se demanda combien d’années il avait passées à confondre indépendance et solitude.
— Inès, dit-il doucement, les médecins savent s’occuper de Lila. Tu peux fermer les yeux quelques minutes.
— Je ne suis pas fatiguée.
À cet instant, elle bâilla si fort qu’elle en eut les larmes aux yeux.
Antoine ne sourit pas.
— Je vais rester ici, près de la porte. Sophie sera là aussi. Si Lila a besoin de quelque chose, nous appellerons l’infirmière.
— Et si elle pleure ?
— Nous l’entendrons.
— Et si elle a froid ?
— Nous lui mettrons une couverture.
Inès hésita.
— Et si elle me cherche ?
Antoine s’approcha du fauteuil.
— Alors tu seras juste ici, à côté d’elle.
La fillette se glissa sur le siège, toujours tournée vers le berceau. Elle posa la tête contre le dossier, les yeux grands ouverts.
Moins de trois minutes plus tard, elle dormait.
Elle dormait avec une main tendue vers Lila, comme si elle avait besoin de sentir que sa sœur était encore là.
Sophie tira doucement une couverture sur ses épaules.
Antoine observa le visage épuisé de l’enfant.
— Depuis combien de temps est-elle dans cet état ?
— Nous ne pouvons pas encore le déterminer précisément, répondit Sophie. Mais les signes suggèrent que les difficultés durent depuis un certain temps.
— Et sa mère ?
— Nous allons devoir la retrouver et comprendre sa situation. Nous ne pouvons pas conclure quoi que ce soit avant de l’avoir entendue.
Antoine acquiesça.
Il avait déjà appris à ne pas confondre une première impression avec toute la vérité. Pourtant, il savait une chose : ces deux enfants ne pouvaient pas retourner dans un environnement où leurs besoins essentiels n’étaient pas assurés.
— Faites ce qui est nécessaire, dit-il. Les frais médicaux, les vêtements, les démarches… Si je peux aider, je le ferai.
Sophie le regarda avec sérieux.
— Votre aide matérielle peut être précieuse, monsieur Delcourt. Mais je dois être claire : vous ne pouvez pas décider seul de leur placement ni de leur avenir. Cela relève des services compétents.
— Je comprends.
— Et si vous souhaitez les aider, il faudra respecter les procédures, les évaluations et les décisions prises dans leur intérêt.
Antoine hocha la tête.
Pour une fois, il n’essaya pas d’accélérer le processus en invoquant son nom.
Il accepta d’attendre.
La vérité derrière la porte
À 13 h 15, une travailleuse sociale retrouva Sandrine, la cousine de la mère des enfants, à l’adresse indiquée par Inès.
L’appartement était petit, encombré et mal chauffé. Dans la cuisine, plusieurs assiettes sales s’empilaient dans l’évier. Un paquet de biscuits ouvert traînait sur la table.
Sandrine affirma d’abord que les filles étaient parties chez une voisine.
Puis elle prétendit qu’Inès avait toujours été difficile.
Enfin, lorsqu’on lui annonça que Lila se trouvait à l’hôpital, elle se mit en colère.
— Cette gamine raconte n’importe quoi ! Elle est incapable d’obéir. Je l’ai nourrie, je l’ai logée, et voilà comment elle me remercie !
La travailleuse sociale lui demanda de fournir des informations sur les repas, les rendez-vous médicaux et les conditions d’accueil des enfants.
Sandrine répondit par des reproches.
Elle ne put présenter aucun carnet de suivi médical récent pour Lila. Elle n’expliqua pas pourquoi les besoins du bébé n’avaient pas été correctement couverts. Elle ne justifia pas davantage les tâches ménagères imposées à Inès.
Au cours de l’entretien, les enquêteurs découvrirent également des messages dans lesquels Sandrine se plaignait du coût des deux enfants et évoquait la possibilité de les faire accueillir ailleurs.
Les éléments devaient encore être vérifiés, mais ils renforçaient les inquiétudes concernant leur sécurité.
Lorsque Sandrine apprit qu’Inès avait raconté certaines choses aux adultes, elle lança :
— Elle n’avait pas le droit de parler de ce qui se passe chez moi !
La travailleuse sociale la regarda calmement.
— Inès n’a pas à garder le silence sur ce qui la met en danger.
Pendant ce temps, à l’hôpital, la mère des filles restait introuvable.
Elle s’appelait Élodie Legrand.
D’après les premières informations recueillies, elle avait quitté la région plusieurs semaines auparavant pour accepter un emploi temporaire. Elle avait confié ses filles à Sandrine, une décision qu’elle avait présentée comme provisoire.
Mais son numéro ne répondait plus.
Son ancien employeur ne l’avait pas vue depuis plusieurs jours.
Et l’adresse qu’elle avait laissée sur certains documents n’était plus à jour.
En fin d’après-midi, Sophie reçut un appel.
Élodie avait été localisée dans un foyer d’hébergement à Nanterre.