Julien passa la nuit chez Claire sans parvenir à fermer l’œil.

Chaque fois qu’il fermait les paupières, il revoyait sa mère derrière le grillage, enveloppée dans cette couverture bleue qu’il avait réparée lorsqu’il avait quinze ans. Il se souvenait de ses mains qui sentaient la farine, de sa voix qui l’appelait pour le dîner et de sa façon de laisser la lumière de la cuisine allumée lorsqu’il rentrait tard.

Comment cette femme, qui avait travaillé toute sa vie pour que ses enfants ne manquent de rien, avait-elle pu finir sur un matelas dans la paille ?

À six heures du matin, il se leva.

— On va la chercher, dit-il à Claire.

Sa sœur attrapa son manteau.

— Oui. Mais Patrick ne doit pas savoir tout ce que nous avons découvert. Il faut d’abord protéger maman.

Julien acquiesça. Il avait envie de foncer à la ferme, d’arracher le grillage et de confronter son frère. Mais il comprenait désormais que sa colère ne suffirait pas à protéger Madeleine. Il fallait des preuves, des témoins et des démarches rapides.

À huit heures, ils arrivèrent devant la propriété.

Patrick était déjà dehors. Il chargeait des cartons dans son véhicule. Sur la table de la terrasse, Julien aperçut un dossier relié, deux cafés et un trousseau de clés.

Son frère se retourna.

— Encore toi ? Tu n’as donc rien de mieux à faire que de venir mettre ton nez dans mes affaires ?

Julien ne répondit pas à la provocation.

— Je viens voir maman.

— Elle dort.

— Alors, je vais attendre qu’elle se réveille.

Patrick s’avança, les mâchoires serrées.

— Écoute, tu débarques après vingt-quatre ans, tu ne connais plus rien à cette ferme et tu te permets de me donner des leçons ? C’est moi qui ai tout géré ici. Moi qui ai conduit maman chez le médecin. Moi qui ai réparé ce qui pouvait l’être.

— Avec les 150 000 euros que je t’ai envoyés ?

Le visage de Patrick se figea une fraction de seconde.

— Tu crois que 150 000 euros, ça suffit pour faire tourner une exploitation ? Tu n’as aucune idée du prix des choses.

— Peut-être. Mais je sais qu’une partie de cet argent était destinée à refaire sa chambre. Et je sais qu’elle dort dans la paille.

Patrick détourna les yeux.

— Elle préfère ça. Je te l’ai déjà expliqué.

— Alors, pourquoi la maison neuve est-elle terminée et pourquoi l’ancienne tombe-t-elle en ruine ?

— Cette maison m’appartient.

Julien observa la terrasse, la piscine, les volets impeccables. Puis il regarda le bâtiment délabré derrière lequel sa mère avait passé la nuit.

— Et avec quel argent l’as-tu construite ?

— Fais attention à ce que tu racontes.

— Je te pose une question.

Patrick se rapprocha jusqu’à ce qu’ils soient presque front contre front.

— Tu n’as aucun droit de venir ici et de m’accuser. Maman m’a confié les papiers. Elle m’a donné sa confiance. Si tu avais été présent, tu aurais peut-être pu t’en occuper toi-même.

Cette dernière phrase frappa Julien plus durement que les précédentes.

Parce qu’une partie de lui savait que son absence avait été réelle. Il avait travaillé au Canada, fondé son entreprise, élevé ses enfants et construit une vie dont il était fier. Mais pendant toutes ces années, il avait laissé son frère devenir l’unique intermédiaire entre lui et sa mère.

Patrick le savait.

Et il s’en servait.

— Je ne nie pas mon absence, répondit Julien. Mais je ne t’ai jamais autorisé à me mentir.

Il contourna son frère et se dirigea vers l’enclos.

Cette fois, Patrick ne le retint pas. Il sortit son téléphone et commença à appeler quelqu’un.

Madeleine était réveillée.

Elle était assise sur une vieille caisse, occupée à démêler une corde. La chèvre blanche se tenait près d’elle. En voyant Julien, elle leva la tête, plissa les yeux et resta immobile.

— Bonjour, madame, dit-il doucement.

Elle le dévisagea.

— Vous cherchez quelqu’un ?

Julien sentit sa gorge se nouer.

— Oui. Je cherche Madeleine.

Elle baissa les yeux vers la corde.

— C’est moi.

Il s’accroupit devant elle, à distance respectueuse.

— Je m’appelle Julien.

Le visage de Madeleine changea.

Ses lèvres s’entrouvrirent. Elle posa lentement la corde sur ses genoux, puis leva une main vers la joue de son fils.

— Mon petit ?

Il prit cette main entre les siennes.

— Oui, maman. C’est moi.

Elle le regarda longuement, comme si elle cherchait à vérifier que ce visage appartenait bien à un souvenir et non à un rêve.

Puis elle se mit à pleurer.

— Tu es venu.

— Oui, maman. Je suis là.

Elle l’attira contre elle avec une force qu’il ne lui connaissait plus. Julien enfouit son visage dans son épaule. Il sentit l’odeur de la laine humide, de la terre et de la peau de sa mère.