Pendant plusieurs minutes, aucun des deux ne parla.
Enfin, Madeleine murmura :
— Je savais que tu reviendrais.
Julien releva la tête.
— Pourquoi ne m’as-tu jamais appelé ?
Elle fronça les sourcils.
— Je t’ai écrit.
— Je n’ai jamais reçu tes lettres.
Madeleine resta silencieuse. Puis elle désigna la maison délabrée.
— Patrick disait que tu ne voulais plus me parler. Que tu avais une autre famille maintenant. Que tu avais honte de nous.
Julien sentit ses yeux brûler.
— Maman, je t’ai envoyé de l’argent pendant des années. Je t’ai écrit. J’ai essayé de t’appeler.
Elle secoua lentement la tête.
— Il disait que tu n’avais rien envoyé. Que tu étais fâché contre moi parce que je ne voulais pas vendre la ferme.
Julien échangea un regard avec Claire, qui venait de les rejoindre.
Ils n’avaient pas besoin d’en dire davantage pour comprendre que Patrick avait raconté deux histoires différentes à deux personnes qui s’aimaient.
À sa mère, il avait fait croire que son fils l’avait abandonnée.
À son frère, il avait fait croire que leur mère allait bien.
Et entre les deux, il avait conservé le contrôle.
— Maman, tu ne peux pas rester ici, dit Claire en s’agenouillant près d’elle. Viens avec nous. On va te préparer une chambre.
Madeleine regarda les chèvres.
— Et elles ?
— On trouvera quelqu’un pour s’en occuper, répondit Julien. Tu n’as pas à choisir entre elles et nous.
Elle serra sa couverture bleue contre sa poitrine.
— Patrick dit que je ne peux plus vivre dans la maison. Il dit qu’elle est trop vieille pour moi.
— Ce n’est pas à lui de décider seul de ce que tu peux faire, maman.
Elle baissa la tête.
— Il m’a dit que je devais signer des papiers demain. Pour les travaux. Je ne comprends plus tout ce qu’il me donne.
Julien sentit une inquiétude nouvelle l’envahir.
— Tu as déjà signé quelque chose ?
Madeleine hésita.
— Je ne sais plus. Il me dit que c’est pour éviter des problèmes. Il parle vite. Alors je signe parfois pour qu’il me laisse tranquille.
Claire posa doucement une main sur son bras.
— Tu n’as plus besoin de signer quoi que ce soit aujourd’hui.
Madeleine acquiesça.
Julien se releva et regarda son frère, qui les observait depuis la terrasse.
Il comprit qu’il ne pouvait plus perdre une minute.
À dix heures, Julien et Claire conduisirent leur mère chez un médecin du secteur.
Le praticien l’examina, vérifia son état général, ses médicaments et ses besoins immédiats. Il constata qu’elle avait vécu dans des conditions inadaptées à son âge et qu’une évaluation plus complète de son autonomie était nécessaire. Madeleine était amaigrie, fatiguée et anxieuse, mais elle comprenait encore de nombreuses choses lorsqu’on prenait le temps de les lui expliquer.
Elle avait besoin d’une chambre chauffée, d’une alimentation régulière, d’un suivi médical et surtout d’un environnement où personne ne la pousserait à signer des documents qu’elle ne comprenait pas.
Julien lui proposa de rester chez Claire le temps de s’organiser.
— Je ne veux pas être une charge, murmura Madeleine.
— Maman, tu m’as nourri pendant vingt-deux ans avant que je parte. Tu m’as laissé partir alors que tu aurais préféré me garder près de toi. Tu ne m’as jamais demandé de te rembourser quoi que ce soit.
Il lui prit la main.
— Maintenant, c’est à mon tour de m’occuper de toi. Et tu n’as pas besoin de gagner ta place chez nous.
Madeleine se mit à pleurer doucement.
Claire l’emmena chez elle. Elle lui prépara une soupe, un lit propre et des vêtements secs. Pour la première fois depuis des mois, la vieille femme dormit dans une chambre où elle n’entendait pas les chèvres remuer dans la paille.
Julien, lui, retourna au village avec une mission précise : empêcher toute décision précipitée concernant la ferme.
Le rendez-vous chez le notaire était prévu à quinze heures.
Julien s’y présenta avec Claire, accompagné d’un avocat qu’il avait contacté dans la matinée. Ils avaient également demandé au notaire de ne faire signer aucun acte à Madeleine tant que sa volonté, la portée des documents et ses droits n’auraient pas été vérifiés.
Patrick arriva vingt minutes plus tard, vêtu d’une chemise impeccable.
Lorsqu’il aperçut Julien, son visage se durcit.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je viens assister à la réunion concernant notre mère.
— Tu n’as rien à faire là.
Le notaire, Maître Vignal, intervint calmement.
— Monsieur, votre frère est un membre de la famille et a soulevé des questions qui nécessitent des vérifications. Nous ne procéderons à aucune signature aujourd’hui sans nous assurer que toutes les conditions sont réunies.
Patrick posa brutalement son dossier sur la table.
— Maman veut vendre la ferme. Elle me l’a dit.