Il avait l’air épuisé. Sa chemise était froissée et il tenait dans sa main une enveloppe contenant des documents.

Julien lui ouvrit.

— Je veux parler à maman, dit Patrick.

— Elle décidera si elle veut te recevoir.

Patrick baissa les yeux.

— J’ai apporté les relevés. Les vrais.

Julien ne bougea pas.

— Pourquoi maintenant ?

— Parce que je ne peux plus continuer comme ça.

Il posa l’enveloppe sur une petite table près de l’entrée.

— J’ai fait des choses que je n’aurais pas dû faire. Au début, je me disais que j’avais besoin d’argent pour terminer la maison. Je pensais que je pourrais rembourser plus tard. Puis les dépenses se sont accumulées. J’ai utilisé l’argent de Julien parce que je savais qu’il continuerait à envoyer des virements.

— Et maman ?

Patrick ferma les yeux.

— Je lui ai dit que Julien ne voulait plus lui parler. Je lui ai fait croire qu’il avait coupé les ponts.

Julien sentit sa colère remonter, mais il la contint.

— Pourquoi ?

— Parce que si elle avait su que Julien envoyait de l’argent, elle aurait posé des questions. Elle aurait voulu voir les comptes. Et j’avais peur qu’elle découvre ce que j’avais fait.

Il y eut un long silence.

— Tu l’as laissée dormir dans la paille pour qu’elle ne puisse pas te demander où était passé l’argent destiné à sa chambre ?

Patrick secoua la tête, les yeux humides.

— Je n’ai pas commencé avec ça. Je me disais qu’elle pouvait rester là quelques jours pendant les travaux. Puis je lui ai dit que c’était plus simple. Je lui ai fait croire qu’elle préférait les animaux. Je ne voulais pas admettre que je n’avais pas tenu mes promesses.

— Et la vente ?

— J’avais reçu une avance. J’espérais que la vente me permettrait de rembourser une partie de l’argent et de régler mes dettes avant que tout le monde le découvre.

Julien regarda son frère.

Il aurait voulu entendre une autre explication. Il aurait voulu découvrir une erreur de comptabilité, un malentendu ou une suite de circonstances malheureuses.

Mais Patrick venait de reconnaître qu’il avait menti sur les virements, sur l’état de leur mère et sur les raisons de la vente.

— Tu comprends ce que tu as fait ? demanda Julien.

Patrick hocha la tête.

— J’ai détruit la confiance de tout le monde.

— Tu as surtout privé maman de sa dignité et tu as essayé de vendre sa maison sans que tout soit clair. Ce n’est pas seulement une histoire entre toi et moi.

Patrick essuya son visage.

— Est-ce que je peux la voir ?

Julien hésita, puis alla demander à Madeleine.

Elle accepta de le recevoir, mais seulement quelques minutes, dans le salon de Claire.

Lorsqu’il entra, elle était assise près de la fenêtre, les mains posées sur une couverture propre.

— Bonjour, maman, murmura-t-il.

Madeleine le regarda longuement.

— Pourquoi m’as-tu dit que Julien ne voulait plus me parler ?

Patrick s’assit au bord de la chaise.

— J’avais peur.

— Peur de quoi ?

— Que tu découvres ce que j’avais fait avec l’argent.

Madeleine baissa les yeux.

— J’aurais préféré que tu me dises la vérité.

Patrick se mit à pleurer.

— Je suis désolé.

Elle ne le prit pas dans ses bras. Elle ne lui dit pas que tout était oublié. Elle resta silencieuse un moment, puis répondit :

— Je suis ta mère, Patrick. Je t’aime. Mais je ne peux pas faire comme si je n’avais pas souffert.

Il hocha la tête.

— Je comprends.

— Non, pas encore, dit-elle doucement. Tu comprendras lorsque tu cesseras de me demander de te pardonner et que tu commenceras à réparer ce que tu peux réparer.

Patrick resta quelques minutes de plus, puis repartit avec les documents qu’il avait apportés, après que l’avocat eut confirmé la manière de les transmettre pour qu’ils puissent être examinés.

Madeleine le regarda s’éloigner par la fenêtre.

— C’est mon fils, murmura-t-elle.

Julien s’assit près d’elle.

— Oui, maman.

— Mais ce qu’il a fait n’était pas acceptable.

— Non. Ça ne l’était pas.

Elle posa sa tête contre l’épaule de Julien.

Pour la première fois, elle n’avait pas besoin de choisir entre aimer son fils et reconnaître ce qu’il lui avait fait subir.

Six mois plus tard, Madeleine vivait toujours chez Claire.

Elle avait retrouvé du poids, dormait mieux et suivait régulièrement ses consultations médicales. Une aide à domicile passait plusieurs fois par semaine, et une voisine venait parfois lui tenir compagnie. Les chèvres avaient été confiées temporairement à un agriculteur du secteur, le temps de déterminer ce qui serait le plus adapté à la situation de Madeleine et à ses souhaits.