…mais je l’ai éloignée d’elle avant qu’elle puisse l’arracher.

— Maman, qu’est-ce que tu essaies de cacher ?

Elvira s’est immobilisée. Pour la première fois depuis que je la connaissais, elle semblait ne plus savoir quelle expression adopter. Son visage, habituellement si maîtrisé, avait perdu toute couleur.

J’ai baissé les yeux vers la phrase écrite par Alba.

« Papa, si tu rentres un jour assez tôt, tu verras que nous ne sommes pas les seuls à avoir besoin de quelqu’un. Mamie dit qu’il faut les renvoyer, mais Inès dit que personne ne devrait manger tout seul. »

J’ai relu ces mots.

Puis j’ai regardé ma fille.

Elle avait cessé de sourire. Elle triturait le bord de sa cape verte, comme lorsqu’elle avait peur de me décevoir.

— Alba, ma chérie, qu’est-ce que cela signifie ?

Elle a jeté un regard à sa grand-mère avant de répondre.

— Ce sont mes nouveaux amis.

— Je comprends. Mais pourquoi mamie voulait-elle les renvoyer ?

Ma mère a relevé le menton.

— Parce que cette maison n’est pas une cantine publique, Javier. Tu diriges une entreprise, tu reçois des personnalités, des investisseurs. Tu ne peux pas laisser une employée organiser des rassemblements avec des inconnus dans ton jardin.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

— Je protège notre famille.

— De vingt-sept enfants qui mangent des tartines ?

Elle a serré les lèvres.

À cet instant, le petit garçon qui avait glissé du pain dans sa poche a baissé la tête. Il devait avoir huit ans, peut-être neuf. Son tee-shirt bleu était trop grand pour lui et ses baskets semblaient avoir connu plusieurs propriétaires.

Je me suis accroupi devant lui.

— Comment t’appelles-tu ?

— Mateo, monsieur.

— Pourquoi gardes-tu du pain dans ta poche ?

Il a jeté un regard inquiet vers Inès.

— Je peux le rendre si je n’ai pas le droit.

Ces mots m’ont coupé le souffle.

— Non, Mateo. Tu peux le garder. Mais je voudrais comprendre pourquoi tu penses devoir le cacher.

Il a hésité longtemps.

— Chez moi, parfois, il n’y en a plus le soir. Je voulais en rapporter à ma petite sœur.

Le jardin s’est tu.

Inès s’est approchée doucement.

— Mateo vient d’un centre d’accueil de jour avec lequel j’ai travaillé avant de venir chez vous. Sa mère élève seule trois enfants. Elle fait des ménages et des remplacements dans une cuisine collective. Certains mois, elle n’arrive pas à tout payer.

Elle a désigné les autres enfants.

— Ils ne vivent pas tous la même situation. Certains sont accompagnés par des associations, d’autres viennent de familles qui traversent des difficultés financières, et quelques-uns sont simplement des enfants qui n’ont pas souvent l’occasion de participer à une fête. Je connaissais leurs parents ou leurs éducateurs. Nous avions prévu cette journée avec leur accord.

J’ai regardé la chemise bleue.

— Alors pourquoi y a-t-il des adresses et des notes personnelles dans ce dossier ?

Inès a inspiré profondément.

— Parce que j’avais commencé à préparer une demande de soutien pour une association locale. Je voulais vous proposer de financer quelques activités d’été, mais je n’avais pas encore terminé le dossier. J’y ai noté les besoins exprimés par certaines familles. Je n’aurais pas dû laisser ces informations personnelles sur une table accessible à tout le monde. C’est une erreur de ma part.

Elle ne cherchait pas à se dédouaner.

— J’aurais dû vous demander votre accord avant d’organiser cette fête ici, a-t-elle ajouté. C’est votre maison. J’aurais aussi dû mieux protéger les informations contenues dans ce dossier. Je suis désolée.

Sa franchise m’a calmé plus efficacement qu’une longue justification.

J’ai refermé la chemise et l’ai confiée à Inès.

— Gardez-la en sécurité. Nous parlerons de l’association plus tard.

Ma mère a aussitôt repris la parole.

— Tu vois ? Elle reconnaît elle-même qu’elle a dépassé les limites. Tu dois la renvoyer.

Alba a laissé échapper un petit cri.

— Non !

Elle s’est placée devant Inès, les bras écartés comme si elle pouvait la protéger de toute la colère du monde.

— C’est moi qui lui ai demandé de m’aider !

Je me suis tourné vers ma fille.

— Raconte-moi depuis le début.

Elle a baissé les bras.

— À l’école, la maîtresse nous a demandé ce qui nous rendait heureux. J’ai dit que j’aimais quand tu rentrais tôt. Mais je ne savais pas quoi dire d’autre.

Elle a marqué une pause.

— Après, elle nous a demandé ce que nous aimerions partager avec les autres. J’ai pensé à ma fête de six ans. J’avais déjà eu une grande fête avec un château gonflable, des cadeaux et des bonbons. Mais Inès m’avait raconté qu’il y avait des enfants qui n’avaient jamais eu de vraie fête.

Je me suis souvenu de cet anniversaire.