— Papa ?
— Oui, mon cœur ?
— Est-ce que tu es fâché contre moi ?
Je me suis tourné vers elle si vite qu’elle a reculé légèrement.
— Non. Pourquoi le serais-je ?
— Parce que j’ai fait venir tous ces enfants sans que tu le saches.
Je lui ai pris les mains.
— Je suis fier que tu aies voulu partager quelque chose avec eux. Mais tu dois aussi comprendre qu’on ne peut pas inviter autant de personnes sans en parler aux adultes responsables. Il faut penser à la sécurité, demander les autorisations et respecter les règles de la maison.
Elle a hoché la tête.
— Alors, tu es fâché contre Inès ?
— Nous parlerons ensemble de ce qui aurait dû être organisé autrement. Inès a commis une erreur en ne demandant pas mon accord, mais elle a aussi essayé de t’aider. Nous pouvons reconnaître les deux choses en même temps.
Alba a joué avec une gommette décollée sur sa cape.
— Et mamie ?
J’ai pris une longue inspiration.
— Mamie a le droit de s’inquiéter. Mais elle n’a pas le droit de te faire croire que les autres enfants valent moins que toi.
Alba a réfléchi.
— Est-ce que je peux encore l’aimer ?
Cette question m’a fait plus mal que toutes les autres.
— Bien sûr, ma chérie. Tu peux aimer mamie même quand elle se trompe. Et tu peux lui dire que ses paroles t’ont blessée. Aimer quelqu’un ne signifie pas être obligé d’être d’accord avec tout ce qu’il fait.
Elle a posé sa tête contre mon bras.
— D’accord.
Nous sommes restés ainsi jusqu’à ce que les premières lumières s’allument dans la maison.
Puis elle m’a demandé :
— Tu dînes avec moi aujourd’hui ?
J’ai fermé les yeux un instant.
Cette question, je l’avais entendue des centaines de fois. Je lui avais répondu que j’avais une réunion, un appel, un dossier urgent ou un déplacement à préparer.
Ce jour-là, je n’avais aucune excuse.
— Oui. Et demain aussi, je vais essayer d’être là.
Elle a levé la tête.
— Tu promets ?
J’ai hésité avant de répondre.
Je ne voulais pas lui faire une promesse grandiose que mon travail finirait par briser.
— Je te promets que nous allons organiser nos journées autrement. Je ne pourrai pas toujours être là à chaque minute, mais je ne veux plus que tu aies besoin d’organiser une fête pour avoir une chance de me voir.
Alba m’a serré le bras.
— Alors, demain, on pourra faire des crêpes ?
— Si tu acceptes que je les retourne.
— Tu vas les faire tomber.
— C’est possible.
Elle a éclaté de rire.
Et nous sommes rentrés préparer le dîner.
Le lendemain matin, j’ai annulé deux réunions qui pouvaient attendre et convoqué une discussion avec Inès.
Je ne l’ai pas renvoyée.
Je lui ai expliqué clairement que toute activité impliquant des enfants extérieurs à la famille devait être approuvée à l’avance, avec des règles précises concernant la sécurité, la supervision et la protection des données personnelles.
Elle a accepté ces conditions.
Je lui ai également demandé de me présenter le projet associatif qu’elle avait commencé à préparer. Je voulais comprendre les besoins réels des familles avant d’engager de l’argent ou de faire des promesses.
Son dossier était bien construit, malgré les erreurs d’organisation de la veille. Il proposait des activités gratuites pendant les vacances, des ateliers créatifs et des après-midi consacrés aux devoirs pour des enfants dont les parents travaillaient à des horaires difficiles.
J’ai contacté l’association, puis organisé une rencontre avec ses responsables. Nous avons étudié les coûts, les besoins en personnel et les garanties nécessaires.
Quelques semaines plus tard, notre entreprise a financé une première série d’ateliers d’été, gérés par l’association et non par ma maison. Nous avons aussi proposé des heures de bénévolat à des employés qui souhaitaient participer.
Je ne voulais pas transformer les enfants en décor pour une campagne de communication. Aucun nom, aucune photo ni aucune histoire personnelle ne serait publié sans autorisation explicite. L’objectif était de soutenir un programme utile, pas de montrer au monde que j’étais généreux.
Inès a continué à travailler auprès d’Alba, mais nos responsabilités respectives étaient désormais plus claires.
Quant à moi, j’ai commencé à réorganiser mon emploi du temps.
Je me suis réservé certains soirs pour dîner avec ma fille. J’ai appris à fermer mon ordinateur pendant une heure, même lorsque des messages continuaient d’arriver. J’ai demandé à mon équipe de m’aider à déléguer davantage et cessé de considérer chaque réunion comme une urgence absolue.
Au début, ce fut difficile.
Je recevais parfois des appels auxquels j’avais envie de répondre immédiatement. Je pensais aux contrats, aux délais et aux investisseurs.
Puis j’entendais Alba rire dans la pièce voisine.
Et je me rappelais pourquoi j’avais entrepris de changer.